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Je doute donc je suis

Le paradoxe de Fermi

Par Normand Baillargeon - 14/05/2016
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L’automne dernier, l’astronome Tabetha Boyajian et ses collègues, travaillant avec le fameux télescope Kepler utilisé pour rechercher des exoplanètes, ont observé, sur une étoile appelée KIC 8462852, des phénomènes lumineux qui leur semblaient ne pas avoir d’explication naturelle connue.

Diverses hypothèses ont aussitôt été émises pour expliquer ces extraordinaires manifestations. L’une d’elles, proposée par des chercheurs de l’université d’État de Pennsylvanie, laisse rêveur.

Ce qu’on a observé, suggèrent-ils, résulterait de l’ombre projetée par une mégastructure construite par une civilisation très en avance sur la nôtre dans le but de combler ses immenses besoins énergétiques. Une telle structure hypothétique est appelée « sphère de Dyson », du nom de Freeman Dyson, l’éminent physicien qui en a avancé l’idée dans les années 1960.

L’audacieuse conjecture a bien entendu fait abondamment parler et intensément vibrer le monde du programme de recherche d’intelligence extraterrestre Search for Extra-Terrestrial Intelligence (SETI), aux États-Unis. Ce programme a eu, et a toujours, de très sérieux et convaincants défenseurs, à commencer par un de ceux qui l’ont mis en place, le regretté astronome Carl Sagan.

Mais d’autres scientifiques ont présenté, contre l’idée de l’existence de civilisations extraterrestres pouvant communiquer avec nous, divers arguments dont l’un, peut-être le plus fameux, est connu sous le nom de paradoxe de Fermi.

Enrico Fermi, à qui on doit le mot « neutrino », est l’un des grands physiciens du XXe siècle. Le paradoxe qui porte son nom lui est venu durant une conversation informelle avec des collègues du Projet Manhattan, à l’heure du lunch, sur la possibilité d’une vie intelligente extraterrestre. Des êtres venus d’ailleurs auraient-ils pu voyager jusqu’à nous ? On pourra être intuitivement tenté de répondre par l’affirmative à cette question, en se rappelant qu’il y a tant de galaxies, contenant tant de planètes, qu’il doit très certainement s’en trouver une, et même plusieurs, où ont pu se développer la vie, puis la vie intelligente et enfin les moyens de voyager jusqu’à nous.

Cette intuition a été précisée en 1961 par Frank Drake, un autre des fondateurs du SETI, et l’équation qui porte son nom est probablement, avec le paradoxe de Fermi, la proposition de recherche la plus connue concernant la vie extraterrestre.

Le nombre auquel aboutit cette équation désigne celui des civilisations, dans notre galaxie, avec lesquelles la communication serait possible. En termes simples, les facteurs qui le déterminent comprennent le taux de formation des étoiles; la probabilité qu’elles ont des planètes où la vie est susceptible d’être apparue; celle que des êtres intelligents s’y trouvent et qu’une civilisation disposant de technologies de communication avec d’autres mondes s’y est développée; ainsi que des estimations de la durée de vie d’une telle civilisation.

Comme on l’imagine, le nombre (N) varie évidemment et même grandement selon les valeurs qu’on attribue aux facteurs considérés. Mais avec des estimations jugées assez raisonnables de 10% pour chacun de ces facteurs, on arriverait à un nombre immense (un million ?) de planètes dont les habitants seraient capables de communication radio !

C’est à un argumentaire de ce genre que réagit Fermi en posant la question, sur d’hypothétiques extraterrestres dotés de technologies avancées, qui constitue son fameux paradoxe : « Mais alors, où sont-ils ? » Autrement dit, s’ils sont si nombreux, s’ils ont eu tant de temps pour développer leurs technologies, s’ils sont venus jusqu’à nous, comment expliquer qu’on ne les voit nulle part, alors qu’ils devraient être si répandus ? (La remarque est fine. Le paradoxe admet les prémisses d’une position et arrive ensuite à une conclusion précisément contraire à celle que ses partisans voulaient en tirer !)

Naturellement, pour certaines personnes, le paradoxe est facilement résolu : les extraterrestres sont déjà parmi nous ! D’ailleurs, toute une industrie vit de cette croyance qui alimente notamment l’idée que les gouvernements cachent des informations. L’affaire de Roswell (en 1947, un ovni se serait écrasé au Nouveau-Mexique) est souvent citée à ce propos. On y trouve toutes les failles argumentatives et méthodologiques des pseudosciences : méconnaissance des faits; interprétation sélective et même fabrication de données; construction, sur cette fragile base, de spéculations gratifiées du nom de « théories »; accusation de collaboration avec les pouvoirs, etc.

D’autres solutions existent et un ouvrage récemment réédité du physicien britannique Stephen Webb (If the Universe Is Teeming With Aliens… Where Is Everybody?) en énumère… 75 ! Certaines sont plausibles; d’autres, déprimantes. Considérez celle-ci : si un seul des facteurs de l’équation de Drake a pour valeur 0, alors nous sommes seuls dans l’Univers.

Durant un débat avec Carl Sagan sur le programme SETI, Ernst Mayr, l’un des plus importants biologistes du XXe siècle et qui était critique de ce projet, rappelait que nous ne disposons que d’un seul exemple d’une intelligence d’un niveau supérieur : le nôtre. Nous devrions donc, en réfléchissant au paradoxe de Fermi, tenir compte de ce que nous apprend cet exemple. Or, constate Mayr, il nous suggère que cette intelligence est tout à fait capable de s’autodétruire, voire que cela est probable. De sorte que nous serons disparus avant d’entrer en contact avec une autre intelligence supérieure, laquelle se sera de toute façon probablement déjà autodétruite.
On souhaite pouvoir lui donner tort.

Photo: Michael J. Bennett

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