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Notes de terrain

Shippagan : au passage des canards

Serge Bouchard - 23/11/2012
Les Acadiens sont de grands migrateurs. Ils sont toujours allés dans quelque bout du monde faire de nouvelles souches, ouvrir des chemins de fortune, sillonner des mers inconnues et travailler.

Grand tintamare à CaraquetL’aventure se poursuit. C’est comme si les vagues d’un grand dérangement continuaient encore de froisser la surface du miroir de leur identité. Je songe au très beau nom de Shippagan qui signifie «passage des canards».

On reconnaît la racine algonquine de Shiship qui évoque les canards en général. Les Algonquiens micmacs sont encore là en fond de toile, tout proches des Acadiens. Ces derniers sont de drôles d’oiseaux, des canards de mer, des canards de terre; ils passent et s’en vont, puis ils reviennent. Incapables de vraiment oublier leurs baies, ils sont beaux de leurs voyages aller-retour, ils sont beaux de leur histoire; ils sont beaux à mourir. Mais que penser de tout ce charivari?

J’ai suivi la route du nord du Nouveau-Brunswick, où s’étale la péninsule acadienne. J’ai vu défiler Maisonnette, Caraquet, Pokemouche, Shippagan et l’île Miscou; j’ai bien vu les inquiétudes, ressenti les doutes et entendu une montagne de questions. Les jeunes Acadiens jouent une autre fois le tout pour le tout. Ils s’en vont au Québec; ils s’en vont vers Fort McMurray en Alberta, vers le pétrole et le travail.

S’ils réussissent en grand, ils seront quelque part dans le grand monde, comme un homardier au Mexique, comme une artiste à Paris. Ils s’en vont partout, pareils à des canards libres, mais des canards affolés, des oiseaux qui ont perdu le nord. L’économie fait loi; la terre se dépeuple; la mer ne retient plus personne; la pêche n’est plus ce qu’elle était; la vie est trop tranquille, juste bonne pour les retraités.

L’Acadie, l’Acadie… Faudra-t-il un jour prochain fermer les livres de son histoire, déposer le bilan de ses racines, remballer la terre mère pour l’entreposer au musée? Que deviendront ces villages, ces maisons, ces anses, ces baies, ces champs? Allons-nous tous ensemble regarder sur nos écrans plasma, dans nos condos, des reportages sur une Acadie qui n’existera plus?

Il faut croire que non. Les Acadiens n’en sont pas à leurs premières armes sur le chapitre de la renaissance et leur histoire est pleine de rebondissements. Leur histoire future, j’entends. Bathurst s’appelait Nepisiguit, puis Sainte-Anne de Nepisiguit. Quelque amoureux de la couronne britannique a eu jadis l’idée sacrilège de changer le toponyme de la petite ville pour la rebaptiser du nom curieux de Bathurst. Lord Bathurst devait être bien content, tout comme le général Monckton, le magnifique Monckton, dont le souvenir ne devrait apparaître sur aucune carte, dans aucune région du monde.

Si les Acadiens ont survécu à ces «lèse-toponymes», comme ils ont survécu aux nombreuses vicissitudes de leur histoire, alors tous les espoirs sont permis. Ils vivent après tout dans une province qui s’appelle Nouveau-Brunswick. Qu’est-ce que l’ancien Brunswick? Et qu’est-ce que ce Brunswick a de nouveau? Dans un monde idéal, le Nouveau-Brunswick s’appellerait Acadie en français, Acadia en anglais, Mégoumagué en micmac, et cette nouvelle Acadie serait encore à faire, question de la réinventer, comme une péninsule devant nous.

À Bathurst, j’ai passé du temps dans une grande salle où de nombreuses personnes étaient venues pour m’écouter. Comme d’habitude, j’ai réfléchi à voix haute sur des sujets dramatiques: que faire d’une langue mère dévaluée et condamnée par la majorité? Que faire d’une terre ancestrale qui ne retient plus sa jeunesse? Que faire de sa mémoire, de sa nostalgie, de son identité? Quelle est la part de l’amour de notre terre natale dans la décision de se faire une vie, d’élever ses enfants? Et quels sont ces pays que nous chantons en même temps que nous les désertons?

Il n’est évidemment pas de réponse à ce genre de questions. Il faut vivre et laisser libre cours à la vie. On verra bien. Les Acadiens sont des oiseaux migrateurs, ils vont et reviennent. Il apparaît impossible qu’un jour arrive où plus personne ne se souviendra de rien.

Photo : Mario Landry, La Presse Canadienne/l'Acadie Nouvelle

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