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Anthropocène

COVID-19: sommes-nous victimes ou complices?

28-05-2020

Image: Montage Shutterstock

Notre relation avec les maladies infectieuses ne date pas d’hier. 

Au fil des millénaires, le développement de l’agriculture et la domestication des animaux ont ouvert la porte à la transmission de pathogènes. Phénomène que le géographe et biologiste Jared Diamond illustrait avec acuité dans son livre phare De l’inégalité parmi les sociétés : essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, tissant des liens entre l’écologie, l’épidémiologie et la biologie. D’ailleurs, plus de 60 % des quelque 300 maladies infectieuses émergentes ayant été répertoriées depuis 1940 sont d’origine animale (c’est le cas des virus Nipah, Ebola et fort probablement de celui de la COVID-19).

Mais la pandémie actuelle de COVID-19 jette une lumière crue sur nos failles. Notre propension à occuper et transformer certains écosystèmes alimente les risques de transmission de maladies infectieuses (à partir d’animaux sauvages comme les chauves-souris vers des animaux domestiqués, tels les cochons et les poules, puis vers les humains). La déforestation, l’intensification de l’élevage et l’augmentation de la chasse et du commerce d’animaux sauvages se trouvent ainsi au banc des accusés.

Or, plusieurs bassins de pathogènes encore peu ou pas connus pourraient se situer précisément dans les derniers remparts naturels. Voilà pourquoi l’équilibre délicat entre la protection et l’exploitation des écosystèmes les plus diversifiés joue un rôle considérable sur l’échiquier épidémique global. Je dis « équilibre », car, même si j’aimerais voir les derniers milieux naturels préservés, la réalité est tout autre. N’oublions jamais que des millions d’individus subviennent à leurs besoins quotidiens en puisant à même ces écosystèmes dont ils dépendent.

Et les changements climatiques dans tout ça ? C’est… compliqué ! La climatologue canadienne Katharine Hayhoe l’expliquait fort bien dans les réseaux sociaux : les changements climatiques ne sont certes pas responsables de l’apparition de la COVID-19, mais ils peuvent influer sur la propagation de maladies infectieuses (comme la maladie de Lyme) ou sur leur gravité (c’est le cas de l’influenza).

De surcroît, les racines du problème climatique sont étroitement liées à celles qui contribuent à l’éruption de ces maladies, soit la dégradation de nos écosystèmes et l’exploitation de leurs ressources de façon outrancière. Comme nous le rappelaient plusieurs scientifiques dans une lettre publiée dans la revue savante Proceedings of the National Academy of Sciences en février dernier, les changements environnementaux dont nous sommes responsables ont des conséquences directes sur la santé humaine, notamment sur l’émergence des maladies infectieuses, et il nous faut dès lors mieux intégrer cet aspect à toute planification socioéconomique qui se veut soutenable.

Bien entendu, les dommages causés par la COVID-19 nous ont toutes et tous affectés directement, sans exception. Mais tôt ou tard, il faudra l’accepter : nous sommes largement responsables de cette pandémie. De celle-là et de bien d’autres. Et nous n’en sommes pas à la dernière. Dans une tribune parue en mars dans le Washington Post, Jared Diamond et le virologiste Nathan Wolfe y allaient de cette sombre prédiction : « Le prochain virus pourrait faire beaucoup plus de dégâts. Les échanges entre les populations du globe continuent de s’accroître. Il n’y a aucune raison biologique valable pour que les futures pandémies ne tuent pas des centaines de millions de personnes et ne plongent pas la planète dans une dépression sans précédent qui durera des décennies. »

En ces temps d’instabilité, vous demander de réfléchir aux implications de notre empreinte environnementale sur la propagation de futures maladies est sans doute téméraire de ma part.

Confiné à la maison au moment d’écrire ces lignes, pratiquant assidûment (mais difficilement) ma distanciation sociale comme la plupart d’entre vous, j’ose tout de même vous poser la question : n’y a-t-il pas meilleur moment que celui-ci pour canaliser cette créativité et cette solidarité qui nous ont caractérisés au cours des dernières semaines afin de réinventer notre rapport avec la nature, notre environnement et nos écosystèmes ? Si nous ne saisissons pas cette occasion maintenant, quand le ferons-nous ?

Voilà le constat du directeur de l’Agence internationale de l’énergie qui, dans une lettre rendue publique en mars dernier, proposait d’utiliser les plans de relance économique en réponse à la COVID-19 pour mettre en œuvre une véritable transition énergétique. Chez plusieurs scientifiques et leaders mondiaux en environnement, même son de cloche : on perçoit cette crise comme étant une occasion de redéfinir nos priorités sociales et environnementales.

Dans toute la tourmente des évènements que nous avons vécus, les mots d’Horacio Arruda, directeur de la santé publique du Québec, au point de presse du 19 mars me restent en mémoire alors qu’il se voulait rassurant envers une population cloîtrée chez elle : « Allez faire une belle marche dans la forêt, ça va vous calmer… » J’ai suivi ce conseil, troquant mes inquiétudes contre une réflexion sur ce qui m’importe réellement.

Bercé par cet esprit serein, je nous souhaite donc de profiter de cette crise pour poser des gestes qui favoriseront la préservation de ces mille et une forêts et de ces innombrables milieux naturels qui nous permettront peut-être de prévenir tous ces maux qu’on ne saurait encore imaginer…

 

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leur auteur.

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