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Anthropocène

Idéologies politiques et environnementales: amies ou ennemies?

06-04-2020

Image: Goran Horvat/Pixabay

Pourquoi des chefs politiques, particulièrement ceux d’appartenance conservatrice, s’entêtent à ne pas accepter sans équivoque la science et l’urgence d’agir?

De manière paradoxale, la dernière décennie a été marquée par une grande prise de conscience environnementale, mais aussi par plusieurs reculs en la matière. Et cette marche arrière est souvent le fait de dirigeants politiques aux idéologies plutôt conservatrices, voire populistes. Simple coïncidence ou motif récurrent?

Aux États-Unis, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche s’est traduite par plusieurs actions délétères, dont le retrait annoncé de l’Accord de Paris et l’érosion de mesures de protection environnementale. Au Brésil, les idées de droite du président Jair Bolsonaro ne sont guère plus réjouissantes : menace (non exécutée) de se soustraire à l’Accord de Paris, promotion du développement économique au détriment de l’environnement, série de dérèglementations affaiblissant la protection de la forêt amazonienne. En Australie, en pleine tourmente des feux de brousse d’une intensité et d’une étendue inédites, le gouvernement de coalition conservateur de Scott Morrison s’est fait reprocher son manque d’engagement notoire en matière climatique, voire son scepticisme à l’égard de la science.

La communauté scientifique est pourtant claire : les indicateurs environnementaux globaux tendent vers le rouge et il est urgent de mettre en œuvre des mesures environnementales et climatiques robustes. Pourquoi alors cet entêtement des chefs politiques, particulièrement ceux d’appartenance conservatrice, à ne pas accepter sans équivoque la science et l’urgence d’agir?

Pour répondre à cela, il faut se tourner vers la psychologie. Dans la première méta-analyse du genre qu’a publiée Nature Climate Change en 2016, Matthew Hornsey et ses collaborateurs ont examiné 27 variables susceptibles d’expliquer l’acceptation ou non des changements climatiques. Ils ont montré que les indicateurs les plus importants sont les orientations et idéologies politiques, ainsi que les valeurs individuelles, bien plus que les indicateurs traditionnels comme l’âge, le genre, l’appartenance culturelle et l’échelle salariale. Ainsi, les individus qui appuient des partis aux valeurs libérales sont plus susceptibles de «croire» aux changements climatiques que ceux qui adhèrent à la vision des partis aux valeurs conservatrices. Même des indicateurs tels que le niveau de scolarité ou l’expérience de phénomènes météorologiques extrêmes ne semblent pas influencer l’acceptation de la réalité des changements climatiques tout autant.

Autrement dit, tout passerait principalement par le prisme des valeurs personnelles et des allégeances politiques. Doit-on alors se surprendre que les données probantes arrivent difficilement à moduler les perceptions individuelles? Mais cela ne dit toujours pas pourquoi les affiliations plus conservatrices semblent favoriser un tel scepticisme quant aux questions environnementales.

Je me suis donc tourné vers la chercheuse Samantha Stanley, de l’Université de Canberra, en Australie. Elle est l’auteure principale d’une méta-analyse parue en 2019 sur le lien entre les attitudes environnementales et deux attributs concourant à déterminer l’idéologie politique des individus, soit l’orientation de dominance sociale (ODS) et «l’autoritarisme de droite» (right-wing authoritarianism ou RWA). L’ODS se caractérise par la manière dont les individus pensent que le monde devrait être structuré (hiérarchie sociale, niveau d’inégalité entre les groupes), alors que le RWA est défini par la façon dont les individus pensent que le monde devrait être contrôlé (leadership strict et punitif ou tolérant et permissif).

Les analyses de Samantha Stanley ont permis de déterminer que l’ODS et le RWA sont de bons indicateurs des attitudes environnementales. Selon elle, «plus les gens sont tolérants à l’égard des inégalités sociales (ODS) et plus ils appuient un leadership ferme (RWA), moins ils sont susceptibles de croire aux changements climatiques et de soutenir les actions environnementales». Pis, pour les individus à forte dominance ODS et RWA, les environnementalistes sont perçus comme l’une des plus grandes menaces en matière d’environnement!

Or, selon la littérature scientifique, ces deux attributs (ODS et RWA) sont positivement liés aux attitudes, idéologies, valeurs sociales et politiques… conservatrices. Voilà qui expliquerait, du moins en partie, la difficulté à faire progresser les dossiers environnementaux chez les dirigeants politiques conservateurs ou autoritaires.

Mais attention! Les données présentées ci-dessus ne signifient pas que l’ensemble des individus aux valeurs et idéologies politiques conservatrices adoptent des positions complètement antienvironnements.

Ma conclusion? Afin de transcender les fossés idéologiques politiques et d’unir nos efforts, il ne suffira plus d’espérer changer l’opinion partisane à l’aide de données scientifiques. Il nous faudra revoir la façon d’aborder les enjeux environnementaux auprès des leaders et individus d’allégeances conservatrices en évitant de présenter les actions à entreprendre comme une menace à l’ordre établi. Pas banal, vous en conviendrez, alors que les changements globaux en cours ne feront qu’exacerber cet «ordre établi». Mais ignorer le tout risque de nous coincer dans un cercle vicieux ad vitam æternam.

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