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Normand Baillargeon

Un code d’éthique pour chercheurs

21-05-2018

On observe une multiplication de stratagèmes douteux qui érodent la confiance du public en la science. Comment peut-on préserver l’intégrité de la recherche?

Il y a quelques mois, l’existence d’un grave conflit d’intérêts impliquant deux renommés chercheurs de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas a été mise au jour. On apprenait alors, entre autres, que ceux-ci agissaient à titre de conférenciers et de consultants pour les fabricants d’un antipsychotique qu’ils testaient auprès d’un groupe de patients.

L’affaire fit grand bruit. Avec raison, puisqu’elle constitue un exemple de réelle menace à l’intégrité de la recherche scientifique et à sa poursuite désintéressée de la vérité qui demeure sa première finalité. Hélas, ce cas n’est pas unique. Les liens troubles entre l’industrie pharmaceutique et le monde de la recherche sont déplorés depuis longtemps. Des revues prestigieuses les ont d’ailleurs dénoncés en des termes très durs. En mars 2004, The Lancet écrivait dans son éditorial que « nos revues deviennent des machines à lessiver de l’information au bénéfice des pharmaceutiques ». L’année suivante, le New England Journal of Medicine qualifiait les big pharmas de « machines de marketing déterminées à prendre le contrôle de tout ce qui pourrait s’opposer à elles ».

Il serait toutefois injuste de ne jeter la pierre qu’aux compagnies pharmaceutiques. L’intégrité scientifique est actuellement cernée de toutes parts. Les sources de financement privées exercent un contrôle désolant, voire dangereux, sur les sujets étudiés, les résultats de recherche obtenus et la décision de les publier ou non.

L’État ne fait guère mieux : il arrive que le gouvernement en place coupe les vivres à des organismes qu’il n’apprécie pas. Ou encore qu’il néglige la recherche fondamentale au profit de la recherche appliquée.

Au même moment, on observe une multiplication des revues savantes prédatrices qui, contre espèces sonnantes, publient parfois n’importe quoi et n’importe qui, depuis des chercheurs en mal de renommée jusqu’à des travaux à la valeur parfois douteuse, et ce, sans véritable révision par les pairs.

Tout cela sans oublier les biais de publication qui incitent à diffuser plus volontiers des résultats positifs que négatifs. Ou encore le « découpage de salami », une pratique bien nommée, qui consiste à tirer plusieurs publications d’une même recherche, laquelle ne devrait raisonnablement donner lieu qu’à un seul papier.

Ces stratagèmes et ces manigances érodent la confiance du public en la science. Dans ce contexte, comment arrive-t-on à préserver l’intégrité de la recherche ? Comment un chercheur devrait-il se comporter devant ces menaces ?

Ce sont là d’urgentes et graves questions auxquelles le Forum économique mondial a tenté de répondre récemment à l’aide d’un code d’éthique à l’intention des chercheurs. Il a été rédigé par des scientifiques établis de moins de 40 ans, issus de plusieurs pays et de différentes disciplines. Le document est présentement soumis pour discussion à la communauté scientifique.

Il se décline en sept volets, qui sont autant de recommandations. On y enjoint les chercheurs à entretenir des relations avec le public; à rechercher la vérité; à tenter de réduire les impacts possiblement néfastes de leurs travaux sur autrui, l’environnement, la société, ainsi que la science elle-même; à collaborer et à échanger avec les décideurs; à encourager la diversité; à être un mentor; et à rendre des comptes.

Ce document est salutaire et rejoint mes propres solutions pour freiner – idéalement stopper – les dérives évoquées plus haut.En voici quelques-unes, à méditer.

D’abord, des garde-fous devraient être érigés pour protéger les chercheurs contre la pression exercée par des sources de financement et par des décideurs. Il pourrait s’agir d’ententes signées à cet effet et rendues publiques.

Ensuite, la communauté scientifique devrait faire un exercice d’introspection et revoir des pratiques qui favorisent l’avancement de carrière au détriment de la transparence et de l’intégrité. Ainsi, on devrait encourager un chercheur à admettre qu’il a commis des erreurs de bonne foi, au lieu de le stigmatiser. On devrait inciter les scientifiques à se soucier davantage de la qualité de leurs articles plutôt que de la quantité d’études à inscrire dans leur CV.

On devrait valoriser la publication de résultats négatifs ou allant à l’encontre de ce qui était souhaité, et reconnaître leur contribution à l’accroissement des connaissances. On devrait exiger une présentation claire et objective de la méthodologie et des résultats de recherche, et rendre publiques les données brutes. On devrait généraliser la prépublication qui consiste à déposer un article qui n’a pas encore été relu et approuvé par un comité de lecture. Cette pratique améliore l’efficacité de la révision par les pairs et facilite l’identification des plagiats.

Par ailleurs, les chercheurs chevronnés devraient très tôt apprendre aux étudiants comment interagir, dans un climat de respect mutuel et conformément aux normes éthiques souhaitables, avec les pouvoirs publics et les décideurs qui ont un intérêt dans la recherche ou qui contribuent à son financement.

Les chercheurs devraient aussi développer une éthique de la responsabilité qui nourrira la confiance du public en la science et en ses résultats. Cela implique non seulement de s’assurer que la science produite sera de qualité, mais aussi que l’on sanctionnera comme il se doit la fraude et les comportements répréhensibles.

Et vous, chers lecteurs, êtes-vous préoccupés par les nombreuses menaces à l’intégrité de la recherche ? Quelle manœuvre estimez-vous la plus alarmante ? Le code d’éthique proposé par le Forum économique mondial suggère-t-il des solutions susceptibles d’apaiser vos inquiétudes ?

Racontez-moi.

Illustration: Vigg

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