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10 découvertes 2011

[5] Collaboration souterraine

FORESTERIE Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue
07/12/2011
Certains feuillus et conifères soudent leurs racines pour partager les ressources du sol. L’un disparaît? L’autre dépérit! Une découverte qui pourrait changer les pratiques forestières. 

Par Joël Leblanc 

Dans les serres de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, à Amos, de petits arbres poussent bien au chaud, inondés de lumière artificielle. Les pots sont disposés deux par deux, chaque paire étant liée par un tuyau horizontal en plastique. «Les deux arbres poussent sur une même racine qui passe dans le conduit, explique la professeure Annie DesRochers. En faisant varier les condi­tions de croissance de l’un, on peut voir les effets sur l’autre. Nos recherches ont révélé que, chez de nombreuses espèces, les arbres sont reliés et communiquent par les racines.»

FORESTERIE Université du Québec en Abitibi-TémiscamingueVoilà quelques étés que la chercheuse spécialisée en développement forestier parcourt la forêt, excavant la base des arbres pour admirer le lent ballet des lacis de racines qui s’approchent, s’entrecroisent, s’enchevêtrent et, finalement au bout de quelques années, se greffent les unes aux autres. En fait, c’est surtout Émilie Tarroux, son étudiante au doctorat, qui accomplit ce travail de terrain.

«Les greffes racinaires, comme on appelle ces fusions entre les racines d’arbres distincts, étaient considérées comme une curiosité de la nature qui ne survenait qu’occasionnellement», explique cette jeune Française, délicate et bien mise, qu’on imagine mal s’agenouiller dans le bois pour dégager le pied des épinettes. Seuls ses ongles la trahissent, arborant le fin cerne noir de ceux qui jouent souvent dans la terre. «Mes observations ont plutôt démontré qu’il s’agit de la norme. Dès que les racines de deux arbres entrent en contact, il y a de bonnes chances qu’elles se greffent les unes aux autres.» Elle exhibe un échantillon rapporté de la forêt abitibienne, imbroglio de liens tordus. Les grosses racines sont solidement soudées les unes aux autres. «Elles ne sont pas seulement accolées; il y a carrément fusion des cambiums.» Le cambium, c’est cette couche vivante, juste sous l’écorce, qui sert à la circulation de l’eau et au transport des nutriments.

Pour mettre à nu les racines d’un arbre sans les endommager, les chercheuses de l’UQAT ont développé une méthode inusitée. Équipées d’un boyau, comme celui qu’utilisent les pompiers lors des feux de forêt, elles puisent l’eau d’un ruisseau et dirigent le puissant jet à la base du tronc. En pulvérisant le sol, elles dégagent graduellement le réseau tridimensionnel qui s’y cache. Elles prennent des photos, abattent ensuite les arbres et coupent des bouts de ces racines siamoises pour les ramener au labo.

«En découpant ces échantillons en fines tranches, je tente de découvrir le moment où le contact a eu lieu entre deux racines, ainsi que le nombre d’années qu’il a fallu pour que la greffe soit complète et que les échanges commencent, précise la doctorante. Pour cela, j’étudie les cernes de croissance, qui sont les mêmes dans les racines que dans les parties hautes de l’arbre.»

L’étude s’est concentrée sur les peuplements de pins gris, mais le phénomène semble répandu chez plusieurs espèces: épinette noire, épinette grise, pin blanc, de même que des feuillus comme le peuplier faux-tremble. Des greffes entre espèces différentes n’ont toutefois pas été observées. «Si un arbre a accès à une ressource, comme un plan d’eau, il devient en quelque sorte le fournisseur de l’arbre voisin qui n’y a pas accès, avance Annie DesRochers. Ça change complètement notre perception de l’écologie forestière. Alors qu’on voyait autrefois les arbres comme des entités en compétition, on découvre qu’ils sont connectés et qu’ils se répartissent les ressources ainsi que les nutriments.»

Cette forme de solidarité entre végétaux est si forte que la souche qui reste après un abattage ne meurt pas; elle continue d’être alimentée par son ou ses associés. «Dans certains cas, pendant plus de neuf ans!» s’enthousiasme Émilie Tarroux.

Cette nouvelle donnée pourrait mener à une révision de certaines pratiques de récolte du bois. Par exemple, l’éclaircie pré-commerciale consiste à couper une partie des arbres d’un terrain donné afin de laisser les autres «profiter» avant d’être prélevés à leur tour, 15 ans plus tard. En réalité, les arbres restants sont loin de prospérer puisqu’ils doivent entretenir un système racinaire trop imposant par rapport à la masse de leur feuillage. «Le système foliaire au-dessus du sol doit s’accorder au système raci­naire. Tout est une question d’équilibre», dit l’étudiante.

L’éclaircie précommerciale pourrait être repensée en coupant plutôt les petits arbres en premier, les gros étant plus aptes à porter le fardeau. Cela permettrait de rentabiliser l’exploitation du bois. Déjà, des compagnies forestières se sont montrées intéressées par la découverte, publiée en juin dernier dans l’American Journal of Botany.P

Photo: UQAT



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