Quelles sont les conséquences du démantèlement de la science par le gouvernement américain sur la recherche mondiale et canadienne? Vincent Larivière analyse l’évolution du paysage scientifique.
Vincent Larivière, professeur à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, est reconnu pour ses travaux sur la mesure de la science et l’équité en recherche. Son objectif : comprendre comment la science fonctionne et comment l’écosystème de la recherche s’organise. Ses recherches sont aujourd’hui récompensées par le prix Acfas Thérèse Gouin-Décarie, qui souligne l’excellence et le rayonnement de ses contributions dans le domaine des sciences sociales.
En entrevue, il revient sur les choix politiques et économiques des États-Unis et du Canada et leurs effets sur la dynamique de la recherche.
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Québec Science Vous avez organisé en avril dernier à l’UQAM une conférence sur l’effacement de la science aux États-Unis. Quelles sont les conséquences de ce désinvestissement en sciences?
Vincent Larivière La plus grande conséquence pour l’instant est l’incertitude. Nous étions déjà dans une situation où les jeunes chercheurs ignoraient ce qui les attendait après leur doctorat. Beaucoup occupent des postes temporaires, et cette incertitude vient d’être amplifiée.
Même s’il est encore trop tôt pour mesurer les répercussions à long terme, ce que l’on sait déjà, c’est que la capacité de recherche des États-Unis est réduite et, par ricochet, celle de la recherche mondiale, puisque les Américains occupent une place centrale dans le système scientifique. Pour le Québec et le Canada, les conséquences sont plus grandes que pour les pays européens. Selon les domaines, entre un tiers et 40% de la recherche canadienne se fait avec des partenaires américains. Cela nous affecte directement.
Les premières victimes de cette situation, ce sont les Américains eux-mêmes, mais nous en subissons aussi les répercussions.
QS Un autre pays prendra-t-il la relève des États-Unis et s’investira-t-il autant dans la recherche scientifique?
VL En termes de volume d’activités de recherche, notamment en recherche fondamentale, la Chine en fait déjà davantage que les États-Unis. Cette compétition existe depuis au moins dix ans et la Chine connaît une croissance continue de ses capacités scientifiques.
Cependant, du point de vue de la centralité dans le réseau scientifique mondial, la Chine n’a pas l’ouverture que les États-Unis ont eue pendant de nombreuses années. Il reste donc un espace à occuper.
L’Europe pourrait éventuellement occuper cet espace. Collectivement, les pays européens investissent beaucoup, mais jamais autant que les États-Unis. Les universités européennes ne disposent pas des mêmes ressources financières que leurs homologues américaines.
QS Comment voyez-vous l’évolution du paysage scientifique dans les prochaines années?
VL En toute probabilité, les prochaines années seront difficiles. J’ai du mal à être optimiste, du moins pour les trois prochaines années aux États-Unis.
Nous traversons une tempête avec, d’un côté, une réduction des investissements aux États-Unis et, de l’autre, les tarifs douaniers qui rendent l’économie mondiale incertaine. Dans ce contexte instable, les pays perçoivent les investissements en recherche et développement (RD) comme des dépenses. C’est la même chose pour les entreprises qui vont se tourner vers des valeurs sûres plutôt que vers la RD.
On peut défendre le fait que c’est au contraire le bon moment d’investir. Mais ce n’est pas nécessairement ainsi que les entreprises et les gouvernements réagiront. Les gouvernements doivent encourager et soutenir l’investissement en RD malgré l’incertitude économique.
QS Est-ce que cette frilosité se reflète dans le récent budget du gouvernement canadien?
VL Le dernier budget est une catastrophe. Il n’y a que de maigres investissements dans les organismes subventionnaires. La mesure qui prévoit de dépenser 1,7 milliard pour faire venir des chercheurs étrangers est, à mon avis, une fausse bonne idée.
Chaque année, on diplôme plus de 8 000 doctorants et doctorantes dans les universités canadiennes. Ces diplômés souhaitent légitimement accéder à des postes de professeurs. Là, on sacrifierait complètement une jeune génération de docteurs pour aller chercher, à gros prix, des scientifiques prestigieux, qui sont en milieu ou en fin de carrière.
Ce n’est pas ainsi qu’on bâtit une communauté scientifique. On a besoin de jeunes chercheurs et chercheuses dynamiques porteurs de nouvelles idées. Avec l’argent mis sur un seul chercheur américain, les salaires étant nettement plus élevés aux États-Unis, on pourrait embaucher trois jeunes chercheurs d’ici, qui seraient là pour les bonnes raisons.
D’une part, on brise le contrat social en sacrifiant une jeune génération, d’autre part, cette mesure n’aura aucun effet structurant sur la communauté scientifique.
Ce n’est pas comme si nous n’avions ni universités, ni base scientifique. Nous avons déjà tout ce qu’il faut. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas attirer des scientifiques ou ne pas encourager les échanges. Il y en a déjà. Une proportion substantielle de professeurs au Canada vient de l’étranger. Mais faire de cette initiative la mesure phare du budget, je trouve cela absolument inacceptable.
QS Que deviennent ces scientifiques vedettes qui arrivent au Canada?
VL On a beaucoup de statistiques sur les Américains qui immigrent ici, et sur les Canadiens qui vont faire de la recherche aux États-Unis.
Les scientifiques américains qui viennent travailler au Canada voient leur impact scientifique diminuer d’environ 20 % dans les années qui suivent. Pourquoi? Parce que la capacité de recherche dépend des qualités individuelles, mais surtout d’un système : ressources disponibles, équipes, environnement.
Le système universitaire américain offre bien plus de moyens que le système canadien. Quand ces scientifiques arrivent ici, ils deviennent, pour ainsi dire « canadiens » : leur impact rejoint celui des chercheuses et chercheurs canadiens plutôt que de demeurer au niveau de ceux et celles qui évoluent de l’autre côté de la frontière.
À l’inverse, quand les Canadiens vont travailler aux États-Unis, leur impact augmente d’environ 10 %. Cela rappelle que les scientifiques ne sont pas des génies isolés, mais des professionnels qui évoluent dans un écosystème plus ou moins riche.
Bref, c’est une très mauvaise idée. On pourrait faire des choses plus intelligentes avec cette somme de 1,7 milliard de dollars. Par exemple, créer un programme de chaires pour les jeunes scientifiques formés chez nous, et l’ouvrir à l’international, mais pas un programme ciblant exclusivement des chercheurs en fin de carrière.
Je vais faire une analogie avec le monde du hockey. Si on veut bâtir une équipe, on ne peut pas uniquement amener des joueurs en fin de carrière à gros prix, comme des agents libres. Là, on est en train de créer un country club de vétérans surpayés plutôt qu’un ensemble équilibré de joueurs d’expérience et de jeunes loups.
QS Mis à part les chaires de recherche pour les jeunes scientifiques, quelles autres mesures pourrait-on mettre en place?
VL Il faut augmenter le financement de base des organismes subventionnaires. Leurs budgets ne sont pas catastrophiques si on se compare à d’autres pays, mais ils pourraient clairement être plus élevés.
Il faut se souvenir que les bénéfices collectifs de la recherche proviennent avant tout du nombre de personnes qui la pratiquent. Il existe une dimension aléatoire en recherche : si je prends mon pot d’argent et que je distribue de gros montants à très peu de chercheurs, les bénéfices collectifs sont moindres que si je donne des montants plus modestes à un plus grand nombre de personnes. Il faut donc réfléchir au taux de succès et trouver une manière de maximiser le nombre de chercheuses et chercheurs actifs. Plus il y a de gens qui font de la recherche, plus il y a de bénéfices collectifs.
QS Existe-t-il une plus grande volonté d’investir davantage en recherche au provincial qu’au fédéral?
VL Les deux paliers financent la recherche, mais ce qui distingue le Québec, c’est la création il y a plusieurs décennies des Fonds de recherche qui n’existent pas ailleurs au Canada.
La part du Québec dans l’ensemble des investissements en recherche est d’ailleurs proportionnellement plus élevée que ce que représente sa population. La population du Québec représente autour de 23 % de celle du Canada, mais sa part d’investissement en recherche atteint 25-26%. Le Québec accorde davantage de place au savoir que la plupart des autres provinces canadiennes.
QS Comment la situation politique actuelle influe sur l’équité et l’inclusivité en recherche ?
VL Dans plusieurs milieux de travail, et parfois même dans certaines universités, les politiques EDI [équité, diversité, inclusion] ont été réduites ou mises de côté. Mais j’y crois fermement. On parle souvent des politiques EDI en évoquant les idéaux d’équité, le fait que les choses doivent être justes et que tout le monde doit avoir une chance.
J’adhère aux principes d’équité, mais je les ai aussi étudiés. Ce que les données montrent, c’est que les équipes de recherche diversifiées produisent une science plus robuste et meilleure.
Un autre résultat de nos travaux, qui a d’ailleurs été une des découvertes de l’année de Québec Science en 2022, est que ce que nous sommes influence le type de recherche que nous faisons. Cela signifie que si certains groupes sociaux sont complètement absents de la communauté scientifique, on passera à côté de certaines recherches. Une science faite par des gens ayant tous le même parcours laisse des zones inexplorées.
Photo: Amélie Philibert/Université de Montréal
Ce texte est produit en partenariat avec l’Acfas.