De gauche à droite: Gloria Ding, Camille Demouveaux, et Bianca Lamarche en Alberta. Photo: Bianca Lamarche
Une équipe de l’Université McGill a ratissé le pays d’est en ouest pour mesurer les émissions de méthane relâchées par des puits de pétrole et de gaz pourtant inactifs.
On a longtemps présumé qu’une fois inactifs, les puits de pétrole cessaient d’émettre du méthane. Jusqu’à ce que, en 2012, Mary Kang ose demander : et si on mesurait quand même leurs émissions, quitte à inscrire « zéro » partout ?
La professeure au Département de génie civil de l’Université McGill a donc voulu en avoir le cœur net. Ces dernières années, ses travaux ont fait mentir les présomptions, attirant l’attention des scientifiques sur ces sources de méthane insoupçonnées.
En 2024, avant les publications de Mary Kang, Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) estimait les émissions de méthane de puits inactifs à 34 kilotonnes par année. Mais dans une étude publiée dans Environmental Science and Technology en avril 2025, le laboratoire de recherche de Mary Kang est arrivé à d’inquiétants résultats : les puits de pétrole et de gaz inactifs au Canada relâcheraient 230 kilotonnes de méthane chaque année. Presque sept fois plus que l’estimation gouvernementale.
Ce sont les émissions provenant du flux de gaz du tubage de surface (SCVF, pour le sigle anglais) – un phénomène qui survient lorsque l’intégrité du puits est compromise – qui avaient largement été sous-estimées par ECCC.
Qu’est-ce qui explique une telle différence entre les estimations ? « En fait, ECCC avait seulement accès à une base de données de SCVF provenant de l’industrie, et qui servait initialement à surveiller l’intégrité des puits – et non à quantifier les émissions de méthane », explique Mary Kang.
L’équipe de McGill, elle, s’est rendue sur le terrain pour prendre des mesures directes, avec des instruments et une méthodologie spécifiquement conçus pour quantifier le méthane.
Des données plus fiables, donc, mais aussi plus nombreuses : au total, 494 puits inactifs ont été visités. Il s’agit du plus grand effort d’échantillonnage jamais déployé au pays. Les puits avaient aussi été méticuleusement sélectionnés – selon leur région, leur type, leur profondeur, leur âge et même l’exploitant – pour que l’échantillon soit le plus représentatif possible des 470 000 puits inactifs du Canada.
Les mesures ont également révélé une incroyable disparité dans le relargage de méthane parmi les puits inactifs : 2 % des puits étant responsables de 98 % des émissions de SCVF.
Devant ce constat, l’équipe a voulu savoir si certains attributs d’un puits étaient associés à de plus hautes émissions. Les vieux puits polluent-ils plus ? Ou les puits albertains ? « On a toujours tendance à chercher une réponse simple. Mais, si on examine notre analyse des attributs, on constate que la réalité est loin de l’être. Il n’y a pas de réponse claire à la question “comment trouver les pires puits ?” », résume Mary Kang, dont le travail aurait d’ailleurs été facilité par une telle trouvaille.
Pour Jade Boutot, son étudiante au doctorat, un autre défi majeur s’est présenté : les puits « non documentés ». Selon l’étude, il y en aurait près de 50 000 au Canada, majoritairement en Ontario. « Ils pourraient être encore plus nombreux, et ils émettent possiblement du méthane. Mais puisque nous ne savons pas où ils sont, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse faire… sauf essayer de les trouver », souligne-t-elle.
Même hors service, les infrastructures des énergies fossiles poursuivent leurs dommages.
Ont aussi participé à ces recherches : Louise A. Klotz, Liam Woolley et Bianca Lamarche (Université McGill).
L’avis du jury
Dans la lutte contre les changements climatiques, les fuites de méthane sont une cible « facile ». Mais pour les colmater, encore faut-il en recenser les sources, ce que cette équipe a fait avec rigueur.
Les puits d’hydrocarbures ont des fuites, c’est un fait documenté. En production, en phase active, le taux de fuite est au moins 7% de la production. Une fois l’exploitation commerciale terminée, ces structures vieillissent, elles se corrodent et les fuites post-production s’enclenchent pour des décennies, plutôt des siècles. Voir mon étude: Les risques technologiques liés à la fracturation du shale d’Utica. C’est une problématique pire dans le cas des puits où il y a eu de la fracturation hydraulique. Au Québec, nous avons 18 puits qui n’ont rien produit de commercial, mais qui ont quand même des fuites très significatives de méthane.