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Anthropocène

Prendre l’avion au nom de la science ou pas?

20-02-2020

Image: Shutterstock

Les scientifiques devraient-ils carrément s’abstenir de tout déplacement en avion?

Voyager à l’étranger est pratiquement un passage obligé pour les chercheurs, qu’ils soient en début de carrière ou confirmés. Ce n’est pas un caprice : la science progresse généralement grâce aux collaborations internationales, qui s’établissent à coups de conférences, de réunions de comités, de travail de terrain. Et tout cela exige évidemment des déplacements en avion. Beaucoup de déplacements en avion.

Seulement à l’Université de Montréal, on estime que chaque étudiant étranger et chaque professeur ont une empreinte carbone annuelle moyenne liée aux voyages de 3,85 et 10,76 tonnes de CO2 respectivement… Ce n’est pas rien quand on sait que l’empreinte annuelle d’un foyer canadien est d’environ 13 tonnes.

Je ne fais pas meilleure figure. Mes études doctorales m’ont conduit à rouler ma bosse de l’Amérique du Nord à l’Australie en passant par l’Europe et l’Asie. J’ai su en tirer quantité de collaborations et d’articles scientifiques, de souvenirs et de photos mémorables, mais tout cela perd de son éclat quand je songe aux dizaines de tonnes de gaz à effet de serre (GES) ainsi émises. Un lourd prix écologique à payer au nom de la science…

Vient donc la fameuse question : les scientifiques devraient-ils carrément s’abstenir de tout déplacement en avion ?

La honte et le refus

D’emblée, certains diront que les émissions associées au transport aérien ne sont responsables que de deux pour cent des GES à l’échelle planétaire. Pourquoi donc pénaliser les scientifiques, qui ne doivent représenter qu’une fraction de ces émissions globales ? Soit.

Toutefois, celles-ci sont appelées à augmenter de manière significative au cours des prochaines décennies. D’autre part, les scientifiques éprouvent eux aussi le flygskam, ce terme suédois qui désigne la honte de prendre l’avion. Elle se fait surtout sentir chez les universitaires du domaine des sciences du climat.

Non seulement l’empreinte carbone liée à leurs voyages semble miner leur crédibilité aux yeux du public, mais pour plusieurs d’entre eux, éviter l’avion est un choix tout simplement cohérent avec leur discours. Marshall Shepherd, climatologue à l’Université de Géorgie, fait figure d’exemple : il a récemment refusé de se déplacer en avion vers San Francisco, où il devait recevoir un prix prestigieux pour ses efforts de communication en sciences du climat.

Même les avantages des déplacements aériens sont remis en question. Selon des données préliminaires, il n’y aurait pas de lien entre le nombre de voyages professionnels et le succès des chercheurs.

Juste milieu

Entre refuser tout périple outre-mer et plomber son budget carbone personnel, existe-t-il un juste milieu ?

Voyager moins ! C’est la proposition d’étudiants et de chercheurs qui ont lancé en 2015 une pétition et le mot-clic #FlyingLess. C’est également l’approche préconisée par Elena Bennett, de l’Université McGill, et Navin Ramankutty et Lior Silberman, de l’Université de la Colombie-Britannique, dans un éditorial publié sur Ensia, un site de nouvelles géré par l’Institute on the Environment, de l’Université du Minnesota. Ces chercheurs se sont demandé s’il ne fallait pas réduire les trajets en avion plutôt que de culpabiliser ceux et celles qui empruntent la voie des airs pour leurs activités universitaires. À travers leurs raisonnements fort bien déclinés, ces chercheurs proposent à leurs pairs d’être sélectifs dans leurs déplacements ; de regrouper certains voyages lorsqu’ils sont nécessaires ; et de choisir un mode de transport basé sur plusieurs considérations (distance à parcourir, source d’énergie associée audit mode de transport, etc.).

De mon côté, je penche aussi pour la modération. Car l’être humain est un animal social. C’est notre capacité à collaborer qui a fait le succès de notre espèce (tout en créant d’autres problèmes, certes). Les avancées scientifiques n’y échappent pas. Il m’est donc difficile de prôner l’abstinence totale dans le cas de déplacements aériens vers des conférences qui contribuent à cette collaboration.

Par contre, je trouve difficile d’ignorer les conditions dans lesquelles certaines de ces conférences se déroulent. Est-il obligatoire d’organiser des rencontres dans des destinations touristiques « tout-inclus » aux Bahamas (conférence internationale de biologie cellulaire bactérienne en 2020), à Bali (conférence sur le génie énergétique et le génie de l’automatisation en 2020) ou à Cancún (Conférence des Parties de l’Organisation des Nations unies sur la diversité biologique en 2016) pour que les échanges scientifiques soient fructueux ? Poser la question, c’est y répondre : l’industrie du tourisme représente après tout près de huit pour cent des émissions mondiales de GES.

Vers la sobriété

Au-delà du transport aérien, l’empreinte environnementale locale de ces rassemblements, surtout dans les lieux de villégiature du Sud, est loin d’être négligeable. Pensez ici à la perte d’habitats naturels liés aux infrastructures et activités touristiques ; à l’exploitation des ressources en sols et en eau ; à la pollution terrestre et marine, etc.

Le plus récent budget carbone révélé à la COP25 à Madrid nous indiquait que les projections des émissions de CO2 pour 2019 seraient encore à la hausse. Ce constat, et les implications associées, n’ont laissé personne indifférent… y compris le secteur du tourisme, qui a reconnu devoir se transformer dans un contexte climatique, avouons-le, plutôt volatile !

Dans un même esprit de sobriété d’émissions de carbone, peut-être le temps est-il venu pour la communauté scientifique internationale de prêcher par l’exemple : #Voyagermoins, d’une part, et surtout… #Voyagermieux !

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leur auteur.

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