Photo : Sam Stukel/USFWS
D’où proviennent les carpes de roseau du lac des Deux Montagnes ?
Printemps 2024, lac des Deux Montagnes. Un pêcheur fait voler un drone au-dessus de la baie de Vaudreuil. De colossales silhouettes sombres, longues de plus d’un mètre, attirent son attention. Il n’a jamais observé de tels poissons au Québec, mais les reconnaît rapidement, vu leur réputation sulfureuse : ce sont des carpes de roseau, l’une des quatre espèces de « carpes asiatiques » qui envahissent l’Amérique du Nord.
D’où proviennent ces poissons ? Tentons de remonter leur piste.
Originaires d’Asie, ces quatre espèces de carpes, soit à grosse tête, argentées, de roseau et noires, sont voraces. Et c’est pour cette raison que ces espèces ont été introduites dans le sud des États-Unis à partir de 1963. Leur mission : dévorer les plantes et les animaux indésirables dans les piscicultures. À l’époque du livre Silent Spring, de Rachel Carson, on y voyait une solution écologique pour remplacer les pesticides.
Mais les carpes asiatiques se sont échappées des bassins, et ont même été sciemment relâchées en nature, si bien qu’elles se sont établies dans le bassin hydrographique du Mississippi. Au fil des décennies, elles sont montées vers le nord, perturbant les écosystèmes, engloutissant les espèces indigènes. Certains segments de la rivière Illinois, près de Chicago, abritent aujourd’hui plus de 1700 carpes par kilomètre.
En théorie, ces poissons n’auraient jamais pu atteindre le fleuve Saint-Laurent, qui ne communique pas avec le Mississippi.
Mais au début du 20e siècle, pour combattre le choléra et la typhoïde, les autorités de Chicago ont décidé d’inverser le courant d’une rivière (!) pour rediriger les égouts vers le sud, loin des Grands Lacs. Le nouveau système de canalisations, servant aussi aux navires, connectait ainsi les deux bassins hydrographiques – aussi bien dire deux mondes.
Heureusement, une barrière électrique a été installée en 2002, juste avant que les carpes conquérantes n’atteignent le lac Michigan. Depuis des années, on organise aussi de fastueuses pêches pour réduire le nombre de carpes en amont du passage. Et pour rendre la brèche aussi infranchissable que possible, les États-Unis ont entamé la construction d’un nouveau système de barrières (électriques, acoustiques et à bulles) à un milliard de dollars.
Pour l’instant, les blocages sur la rivière inversée tiennent le coup. Les carpes du lac des Deux Montagnes ne sont vraisemblablement pas passées par là.
Mais il faut dire que, même si les Grands Lacs sont essentiellement épargnés par la conquête carpienne, une petite population de carpes de roseau – l’espèce herbivore du quatuor – s’est établie dans le sud-ouest du lac Érié, très loin des canalisations de Chicago. Les spécialistes croient qu’elle découle d’une introduction directe de carpes fertiles, même si cela est interdit par la loi.
Les carpes observées au Québec ont-elles parcouru les 1000 kilomètres depuis le foyer de population du lac Érié ? Sinon, d’où arrivent-elles ? Pour éclaircir le mystère, j’en ai discuté avec Annick Drouin, la responsable du dossier au ministère de l’Environnement du Québec.
Cette biologiste m’a expliqué que, juste après le signalement de 2024, trois spécimens ont été capturés par le ministère. Les poissons étaient tous « triploïdes », c’est-à-dire rendus stériles par une manipulation sur les œufs qui produit un défaut génétique. Une analyse chimique de leurs otolithes (un os auriculaire) a aussi confirmé qu’ils avaient été élevés en captivité dans le sud des États-Unis, puis ensemencés dans un nouvel environnement.
Cela veut dire que ces trois carpes, âgées d’une vingtaine d’années, sont des agents de biocontrôle en cavale ! Il faut préciser que de nombreux États américains, dont celui de New York, permettent d’utiliser des carpes de roseau stérilisées pour contrôler des plantes aquatiques. Au Canada, cette pratique est interdite.
Plus précisément, le ministère croit que les trois poissons proviennent d’un petit plan d’eau près du lac Champlain, le lac Augur, où des milliers de carpes stérilisées ont été introduites depuis 1998 afin de combattre le myriophylle à épi, une plante aquatique envahissante. « C’est sûr qu’il y a eu des échappées », soutient Annick Drouin. Du lac Champlain, les carpes auraient dévalé la rivière Richelieu jusqu’au fleuve Saint-Laurent.
La conclusion de cette minienquête est rassurante : tant que les carpes de roseau repêchées au Québec sont stériles – et tous les spécimens repêchés jusqu’à présent dans la province l’étaient, sauf un poisson en 2016 –, on peut affirmer que la grande invasion n’a pas encore commencé. À long terme, la population du lac Érié risque toutefois d’étendre son emprise vers le système laurentien.
« Pour l’instant, la situation est en équilibre », selon le professeur d’écologie ichtyologique Olivier Morissette, de l’Université du Québec à Chicoutimi. « Mais cet équilibre est fragile et probablement temporaire. »
Alexis Riopel est journaliste pour Le Devoir et s’intéresse aux questions environnementales.