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Balado 20 % : Joanne Liu

15-02-2019

Photo: Rodolphe Beaulieu

Qu’est-ce qui vous a poussée à devenir présidente de Médecins sans frontières [MSF] ?
C’était le désir profond de m’assurer que les patients et les communautés restent au cœur de nos prises de décision. Je ne voulais pas qu’on perde de vue l’essence de notre raison d’être : apporter du secours aux gens en détresse dans des contextes de crise − catastrophes naturelles, conflits, marginalisation.

Lorsque vous êtes sur le terrain, cela fait-il une différence que vous soyez une femme ?
Si l’être humain vit en pleine conscience, le sexe devient assez secondaire. Mais oui, il y a des circonstances qui sont plus difficiles pour une femme dans certains pays où les interlocuteurs sont souvent de sexe masculin. Cela dit, quand j’étais chargée des opérations en Afghanistan, être une femme a été une force, voire un atout parce que ça déstabilise [les interlocuteurs]. La déstabilisation est un atout majeur en temps de négociations.

Dans vos premières années de pratique au Québec, quelle a été la stratégie pour ne pas être vue avant tout comme une femme médecin, mais comme une médecin à part entière ?
Je pense qu’un lien thérapeutique se crée si on est capable de susciter une certaine confiance. Donc, c’est un défi supplémentaire quand vous êtes une jeune femme et que vous avez l’air d’avoir 12 ans. C’est vrai que, quand j’ai commencé à exercer, si un étudiant m’accompagnait, les parents [d’enfants malades] s’adressaient automatiquement à lui. Mais honnêtement, mon plus gros problème n’était pas du tout d’être une femme, mais d’être une minorité visible.

Dre Joanne Liu

PRÉSIDENTE DE MÉDECINS SANS FRONTIÈRES
Joanne Liu dans ses mots :
« Je suis pédiatre-urgentiste. J’aime la science jusqu’à un certain point, mais en fait je préfère le sport et les mets chinois. »

Si vous aviez été un homme, comment votre parcours aurait été différent ?
Probablement que j’aurais des enfants aujourd’hui. C’est la dure réalité. Ça va probablement changer pour les prochaines générations. Quand j’aurais pu avoir des enfants, j’étais dans les zones de guerre. Et on ne fait pas des enfants quand on travaille en zones de guerre. En tout cas, pour moi, ça n’allait pas ensemble. Aujourd’hui, si j’étais un homme, je pourrais trouver une jeune femme pour porter mes enfants, comme le font plusieurs de mes collègues masculins. Avant, je n’en parlais pas, mais maintenant je le dis parce que je me suis rendu compte que le fait de ne pas avoir d’enfants influence ma façon de me projeter dans le futur.

À quoi ressemblerait le monde s’il y avait autant de femmes que d’hommes dans les métiers où elles sont sous-représentées ?
Je ne peux pas vous dire avec certitude ce que ça changerait. Mais j’aimerais vous relater une anecdote. Pendant la guerre du Congo, beaucoup de femmes ont été violées. À tel point que, en 1998-1999, au moment où les gens revenaient dans la capitale, Brazzaville, par un corridor humanitaire, on avait mis une pancarte qui disait « Femmes violées à droite ». Il fallait faire plus et mieux pour ces femmes. J’en ai parlé à une séance du conseil d’administration de MSF en France. J’avais déclaré : « On ne peut pas faire semblant que ça n’existe pas. » Et on m’a répondu : « Mais Joanne, on ne meurt pas d’un viol. » […] Si, à cette époque, il y avait eu plus de femmes en situation de leadership, la réaction aurait été différente. Peut-être parce que les femmes ont une sensibilité différente. Cela dit, l’un des plus grands défenseurs des femmes qui ont subi des violences sexuelles est un homme : il s’agit du Dr Denis Mukwege [NDLR : un gynécologue réputé qui a reçule prix Nobel de la paix 2018]. Comme quoi tout n’est pas noir et blanc…

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