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Carnet de santé

Santé des trans: dans mon corps de jeune fille

18-10-2019

Illustration: Gerd Altmann/Pixabay

Jusqu’à 70% des personnes trans ont déjà songé au suicide, et le tiers font une tentative avant l’âge de 14 ans. Il faut renverser la tendance.

Jason est entré dans mon cabinet nonchalamment, en évitant mon regard. J’ai tout de suite remarqué la carrure de sa mâchoire, sa barbe bien taillée, ses épaules larges dans sa chemise à carreaux et ses bermudas de style militaire. Jusqu’ici rien de bien particulier… Sauf que Jason était là pour son examen gynécologique annuel.

Vous comprendrez que Jason était alors en processus de changement de sexe. Il est né dans un corps féminin, mais ne s’est jamais senti comme tel. Dès son plus jeune âge, il s’identifie aux petits garçons de son entourage, voulant s’habiller et se comporter comme eux. Dans son Abitibi natale, il sent qu’il fait figure de curiosité et n’a pas accès à des bloqueurs hormonaux − des médicaments qui auraient pu retarder l’émergence des caractéristiques sexuelles féminines avant la puberté.

Adolescent, Jason observe, avec horreur, la formation de ses seins, puis le début de ses règles. Après des démarches ardues, il rencontre un médecin qui accepte de lui prescrire de la testostérone. Ses menstruations se tarissent, ses poils poussent un peu partout, sa voix devient plus rauque. Soulagement.

Mais il n’est pas au bout de ses peines. Jason a choisi une carrière dans le domaine de la construction. Il me raconte la peur incessante qu’un collègue découvre le pot aux roses. Une fois, alors qu’il était sur un chantier éloigné, son binder − une sorte de corset pour aplatir ses seins − s’est brisé. Il a passé une heure dans les toilettes à tenter de bander sa poitrine avec du ruban adhésif…

Évidemment, tous ces stresseurs s’additionnent et minent la santé mentale de Jason. Il se tourne vers la consommation de drogues, abandonne l’école et fait même quelques séjours en prison. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un parcours atypique pour les personnes trans. Jusqu’à 70 % d’entre elles ont déjà songé à mettre fin à leurs jours et le tiers font une tentative de suicide avant l’âge de 14 ans.

Accès à des soins sans délai

Au Québec, des regroupements de personnes trans et non binaires − qui définissent leur identité à l’extérieur des règles conventionnelles du genre, à la fois homme et femme ou encore ni homme ni femme − déplorent le conservatisme médical qui prévaut encore en 2019. Ils militent pour que cessent la psychiatrisation et la pathologisation de leur condition. Ils réclament aussi que tous les soins requis − traitements médicaux, chirurgies de reconstruction et interventions considérées comme esthétiques telles que l’épilation au laser ou les entraînements vocaux − soient couverts par la Régie de l’assurance maladie du Québec. Actuellement, seules l’hormonothérapie et les opérations de changement de sexe le sont.

Cela n’empêche pas des voix de s’élever contre le financement des soins aux personnes trans. Certains arguent qu’il s’agit d’une « mode » et que la prescription de bloqueurs hormonaux à la puberté est banalisée compte tenu de l’incertitude quant à leur innocuité à long terme, entre autres pour ce qui est de la fertilité. D’autres craignent le phénomène de détransition − quand, après avoir subi une transformation, une personne décide de revenir au sexe qu’elle avait à la naissance.

Jason, après un parcours jalonné d’obstacles et de violences psychologiques au quotidien, a finalement pu accéder gratuitement à une chirurgie de réassignation sexuelle. Son histoire illustre selon moi pourquoi les personnes trans devraient avoir accès à des soins de santé de qualité sans délai et sans restriction d’âge, ce qui est d’ailleurs recommandé par la WPATH, l’association professionnelle mondiale pour la santé des personnes transgenres. Et s’il souffrait d’un effet secondaire méconnu de son hormonothérapie ? Il pourrait probablement être soigné. Et s’il décidait de changer d’idée ? Il pourrait probablement revenir en arrière, ce qui représenterait bien sûr un défi. La seule chose qui soit vraiment irréversible, c’est la souffrance qu’il a vécue dans son corps de jeune fille.

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