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Jean-Francois Cliche

Ces morses qui tombent du ciel

Dans la série Our Planet, des morses s'écrasent par dizaines au bas d'une falaise. Une séquence qui suscite de fortes émotions, et de nombreuses questions.
27-06-2019

Dans la série Our Planet, des morses s’écrasent par dizaines au bas d’une falaise. Une séquence qui suscite de fortes émotions, et de nombreuses questions.

Réglons tout de suite quelques petits points élémentaires. Les morses n’ont pas d’ailes. Ils ont de jolies palmes, oui, mais rien qui permette de voler. Ce n’est pas non plus une espèce arboricole. Et ils ne se promènent jamais en montagne. Bref, ces gros pinnipèdes passent à peu près toute la partie émergée de leur vie à moins d’un mètre d’altitude. Alors, pour que l’un d’entre eux tombe d’assez haut pour se tuer, il faut… Mais que faut-il au juste ?

Le réchauffement planétaire peut faire l’affaire, si l’on en croit la télésérie de Netflix Our Planet. Dans son épisode « Frozen Worlds », on voit des morses qui ont escaladé une falaise de 80 m en Russie en 2017. Ils auraient grimpé là pour s’éloigner de la plage plus basse, surpeuplée par des dizaines de milliers de congénères à cause de l’absence de glaces marines cet été-là. Or, quand est venu le temps de regagner la mer, compte tenu du peu d’agilité de l’espèce, disons pudiquement que les « randonneurs » ont surtout procédé par gravité : 250 d’entre eux se sont écrasés au bas de la falaise.

Cela donne une scène émotionnellement très chargée, voire difficile à supporter pour certains. Mais c’est aussi une scène qui a semé son lot de controverses. Plusieurs médias et blogueurs (dont quelques climatosceptiques notoires) l’ont dénoncée comme étant la « récupération quasi pornographique d’une tragédie ». Le Financial Post, par exemple, y a vu une réédition du coup de pub viral que National Geographic avait fait en 2017 en présentant un ours polaire tout émacié comme une victime du réchauffement climatique − ce dont on n’avait en vérité pas la moindre idée, puisqu’il pouvait très bien être simplement malade ou blessé, comme cela arrive naturellement à bien des ours depuis des milliers d’années.

Qui croire ? Le fait est que les morses ne sont pas particulièrement agoraphobes : il est très facile de trouver des photos de centaines de morses sur une plage, qui se tiennent tous en groupe serré même si l’espace abonde autour d’eux, et ce, indépendamment des changements climatiques. Mais il est assez bien établi en science que les plages sont un pis-aller pour ces animaux. L’absence de glace les pousse en plus grand nombre vers la terre ferme, ce qui fait craindre le pire pour l’espèce à long terme. Mais de là à dire que c’est le réchauffement planétaire qui a transformé 250 morses en alpinistes du dimanche, il y a un (gros) pas supplémentaire. Des cas semblables ont été documentés, comme en 1996 en Alaska, où 60 spécimens sont morts après avoir chuté d’une falaise. La plupart des biologistes interviewés à ce sujet disent qu’on ne sait tout simplement pas pourquoi (hormis une piètre vue) des morses escaladent à l’occasion des parois, mais qu’on n’a pas de raison de penser que cela survient plus souvent qu’avant.

Alors pourquoi avoir fait ce lien spéculatif avec le climat ? Pourquoi, aussi, avoir présenté ces images comme une seule et même scène alors qu’il s’agissait en réalité de séquences tournées dans deux endroits différents, comme l’a admis la réalisatrice Sophie Lanfear au magazine The Atlantic ? Bien que je ne lise pas dans les pensées de tout ce beau monde, je ne peux m’empêcher d’établir un lien avec le fait que Netflix a coproduit sa minisérie avec… le World Wildlife Fund, un organisme environnementaliste et militant qui, par définition, est toujours plus ou moins en campagne de financement. On touche ici au cœur du problème, je pense.

Que dirait-on si, par exemple, l’Association canadienne des producteurs pétroliers coproduisait un « documentaire » sur les sables bitumineux ? On soupçonnerait certainement, à tort ou à raison, que cela a teinté le propos.

Il se pourrait bien que ce soit le cas avec Our Planet. Mais quelles qu’aient été les intentions derrière la télésérie, le résultat est le même : les producteurs et les artisans ont donné des munitions aux climatosceptiques, ont terni leur propre crédibilité et celle d’une cause par ailleurs bonne. Pas joli…

Illustration: Vigg

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