Des émissions de gaz à effet de serre aux considérations liées au bien-être animal, la consommation de viande soulève de nombreuses questions sociales, éthiques et pratiques.
Depuis plusieurs années, Mathieu Chaput, professeur de communication organisationnelle et de relations publiques à l’Université TÉLUQ, s’intéresse aux discours qui entourent la viande végétale, soit un substitut de viande à base de plantes. « Il y a tout un imaginaire autour de la viande : la virilité, le plaisir, la tradition. Et ce sont ces éléments que les compagnies de viande végétale tentent de réinvestir. »
Dans ses recherches, il analyse les campagnes de promotion, les controverses médiatiques et les échanges sur les réseaux sociaux. Son objectif : comprendre comment ces produits végétaux, souvent perçus comme des produits de rupture sur le plan culturel, parviennent – ou pas – à s’inscrire dans nos habitudes alimentaires. Un des défis des entreprises, c’est qu’elles « veulent proposer quelque chose à la fois identique et différent de la viande. On entend souvent que “ça goûte pareil”, qu’il y a le “même frétillement de la graisse sur le gril”, mais en même temps, on dit que c’est plus éthique, plus durable ». On invoque ainsi la protection de l’environnement et le bien-être animal. Du moins, on les invoquait jusque vers 2020. Depuis la pandémie, les arguments ont évolué.
« Avec l’inflation, les produits végétaliens sont devenus plus chers, et ils ont été ciblés par certains influenceurs de droite, qui les associent à une idéologie woke. Aujourd’hui, les compagnies comme Beyond Meat préfèrent insister sur le plaisir et le style de vie plutôt que sur la morale. » Bref, selon le chercheur, lui-même végétalien et auteur d’un ouvrage sur le sujet à venir en 2026, « on veut surfer sur des enjeux éthiques, mais sans trop forcer la remise en question ».
Agroalimentaire : entre transparence et apparences
Au-delà des steaks de pois et des saucisses de soja, c’est toute l’industrie agroalimentaire qui doit apprendre à composer avec un regard critique sur sa gestion du bien-être animal et ses émissions de gaz à effet de serre (GES).
Selon une étude menée par David Talbot, professeur en gestion durable et responsable à l’École nationale d’administration publique (ENAP), la transparence des entreprises est à géométrie variable. En analysant les rapports de développement durable de 135 multinationales agroalimentaires (2020-2021), son équipe a constaté que 90 % d’entre elles mentionnent leurs efforts contre les GES, alors que seulement 24 % abordent le bien-être animal. « Il semble y avoir des pressions à l’interne pour insister sur certains enjeux, mieux perçus, plutôt que sur d’autres », explique-t-il.
De plus, les entreprises craignent paradoxalement d’être accusées d’écoblanchiment (greenwashing). Elles hésitent même parfois à divulguer certaines pratiques positives. Cette prudence se traduit par la communication de données isolées, difficiles à interpréter et à comparer. Ainsi, alors qu’à l’échelle mondiale, la consommation de viande représenterait près de 15 % des émissions de GES, certaines entreprises déclarent leurs propres émissions en termes relatifs, alors que d’autres le font en termes absolus, selon David Talbot. Il estime qu’il n’y a pas forcément lieu de publier davantage de données, mais plutôt d’en produire qui puissent faire l’objet de comparaisons. « Les gouvernements, les médias et les citoyens sont de plus en plus vigilants. Il y a un réel potentiel d’amélioration des pratiques, à condition que les entreprises ne se laissent pas paralyser par la peur [des accusations d’écoblanchiment]. »
Améliorer le bien-être des vaches grâce à l’IA
Les universités n’hésitent pas, elles, à explorer des pistes pour améliorer les pratiques de l’industrie. Et si l’intelligence artificielle (IA) pouvait y contribuer ? Par exemple, pour le bien-être des bovins ? C’est l’objectif d’Abdoulaye Diallo, professeur au Département d’informatique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui codirige la chaire d’innovation WELL-E avec la spécialiste en science animale Elsa Vasseur. « Notre objectif est d’accélérer le développement d’outils permettant d’améliorer la qualité de vie des animaux », explique le chercheur.
Traditionnellement, l’observation du comportement animal impose de scruter pendant des heures des vidéos tournées dans des étables pour déceler des signes de mal-être, notamment. « C’est une tâche pénible et répétitive, il faut souvent 15 heures d’observation pour quelques minutes d’information utile », souligne Abdoulaye Diallo. En travaillant avec deux fermes expérimentales, à l’Université McGill et à Kingston, en Ontario, l’équipe de WELL-E a développé des outils qui automatisent cette analyse : la vision par ordinateur et l’IA reconnaissent chacun des animaux, détectent les moments clés et mesurent les variables importantes, ce qui réduit le temps d’observation par un œil humain de 15 heures à une dizaine de minutes.
Cette approche permet aux spécialistes de générer des recommandations fiables pour les guides de pratiques agricoles et offrira à terme aux propriétaires d’élevages un outil pratique pour suivre le bien-être de leurs animaux. « En observant plus finement [les animaux] et en analysant plus rapidement [les résultats], nous avons amassé cinq fois plus de données en deux ans que ce qui avait été fait en cinq ans auparavant », précise Abdoulaye Diallo.
Ces recherches ont déjà porté leurs fruits : les premières observations ont mené à la planification d’une heure d’exercice quotidienne pour les vaches, afin d’améliorer leur santé sans nuire à la production laitière. Aujourd’hui, WELL-E s’intéresse non seulement à la santé physique, mais aussi au bien-être et à l’état émotionnel des animaux, tout en tenant compte de la santé mentale et de la charge de travail des propriétaires. « Nos caméras, qui fonctionnent 24 heures sur 24, permettent de détecter des anomalies comportementales et de planifier des interventions ciblées en réduisant les stress humain et animal », explique le chercheur en informatique.
La chaire, active de 2022 à 2027, fonctionne comme un living lab, testant et validant les outils dans ses fermes expérimentales avant de les déployer plus largement dans des exploitations commerciales. WELL-E illustre ainsi comment on peut combiner le recours à l’IA et aux sciences animales pour concevoir des pratiques agricoles plus éthiques et durables.
« Il y a tout un imaginaire autour de la viande : la virilité, le plaisir, la tradition. »
Mathieu Chaput
Photo: Shutterstock