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Santé

COVID-19: à quand des «bulles sociales» au Québec?

06-05-2020

Photo: Lars Plougmann, Flickr

Québec étudie la possibilité de permettre aux individus de se créer une « bulle sociale » dans une autre phase du déconfinement. Quel est l’impact de ce type de mesure sur une épidémie?

Le droit de retrouver familles et amis, mais en groupes très restreints: voilà le principe des bulles sociales, un déconfinement progressif de la vie privé. Au moins quatre équipes scientifiques dans le monde travaillent sur le sujet. Aucune n’a encore publié de données, même préliminaires.

Cela n’a pas empêché l’Alberta, le Nouveau-Brunswick et Terre-Neuve-et-Labrador, où les épidémies sont somme toute contrôlées, d’instaurer une politique des «deux foyers». Cette dernière permet à deux maisonnées de se côtoyer librement. Les Britanno-Colombiens auront quant à eux la possibilité d’organiser de petits rassemblements de six individus. L’Italie, de son côté, permet à ses citoyens de visiter la famille immédiate et il sera permis bientôt d’accueillir quatre personnes sous son toit (ou mieux, dans la cour) en Belgique. Vous avez hâte, non? 

Le Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec a indiqué à Québec Science que cette option est «à l’étude», mais que pour l’instant, le maintien de la distanciation sociale demeure essentiel. «La transmission du virus est directement liée aux nombres de contacts entre les membres de la population. Avec la réouverture des milieux scolaires et des milieux de travail, la prudence demeure nécessaire. Dès que nous aurons une meilleure appréciation de la situation, nous pourrons réévaluer cette conduite», nous a-t-on expliqué

Contrôle serré

Le nombre de contacts par jour est effectivement l’un des principaux déterminants dans la crise actuelle. En temps normal, dans le monde, le quidam voit entre 7 (Japon) et 20 (Italie) personnes au quotidien, selon différentes études menées sur le sujet. Une équipe de l’Université Laval s’apprête par ailleurs à publier une enquête du genre. 

Autant de possibilités de transmission de la maladie en cas d’épidémie… C’est pourquoi les gouvernements ont mis en place différentes mesures non-pharmaceutiques de lutte contre la COVID-19 : l’interdiction des grands rassemblements, la distanciation sociale, la quarantaine pour les personnes exposées au virus, la limitation des déplacements, la fermeture des écoles, des garderies et des lieux de travail.

Mais côtoyer une poignée de personnes qui nous sont chères, toujours les mêmes, ne serait-ce pas raisonnable? 

Le mathématicien et épidémiologiste Marco Ajelli fait partie d’une des quatre équipes (probablement plus!) qui se penchent sur le sujet. Pour ce faire, il utilise un modèle informatique qui permet de simuler le comportement des individus et les rencontres. Il se base sur la même méthodologie utilisée en 2016 pour modéliser la propagation de la grippe et l’effet de la fermeture des écoles.

Il ne peut révéler ses résultats encore, mais explique néanmoins comment l’évaluation de l’impact fonctionne. Le but, pendant une épidémie, est d’abaisser le taux de reproduction effectif du virus à moins de 1. Ce taux correspond au nombre de personnes qu’un seul individu malade infecte. S’il baisse sous la valeur de 1, l’épidémie s’essouffle. «Mais au-delà de 1, même à seulement 1,05, la croissance des cas est exponentielle, dit le chercheur qui vient de quitter la Fondation Bruno Kessler, en Italie, pour l’Indiana University, aux États-Unis. On ne le verra pas à la première génération de transmission, mais on le verra assez rapidement.»  

Trouver «du jeu»

Le taux de reproduction est calculé à partir de trois facteurs, dont le nombre de contacts, le seul sur lequel on a vraiment de l’emprise. Pour accepter de laisser grimper ce facteur, il faut donc qu’il y ait du jeu. «Les gouvernements suivent leur taux de reproduction en temps réel, assure M. Ajelli. Ils peuvent donc évaluer combien de contacts ils sont capables de permettre. S’ils ont un taux de 0,7, ils ont peut-être un jeu de 0,2. » 

Combien de contacts quotidiens représente ce 0,2? Ça varie d’une situation à l’autre. Mais chaque élément du déconfinement — la réouverture des écoles ou d’une industrie en particulier, par exemple — augmente le taux de reproduction. Le maintenir sous la barre du 1 est tout un défi, surtout quand les assouplissements s’accumulent. «Si deux foyers de trois personnes se côtoient et que chacun va au travail, et fréquente donc des collègues, toutes ces personnes se retrouvent connectées ensemble», explique le chercheur. Un phénomène qu’un chercheur de la London School of Hygiene & Tropical Medicine décrivait récemment en faisant une métaphore au sujet des pinces à cheveux de sa fille de 4 ans.

Est-ce que permettre une politique des deux foyers favoriserait la délinquance face aux règles: tant qu’à pouvoir voir un autre foyer, pourquoi pas deux, trois, puis quatre? «C’est l’une des incertitudes les plus difficiles à percer. Prédire le comportement des humains est très dur, surtout quand ils brisent les règles», dit Marco Ajelli. Les résultats de l’équipe seront disponibles sous forme de pré-publication dans quelques semaines.

Mirjam Kretzschmar, chercheuse en épidémiologie au Centre hospitalier universitaire d’Utrecht, compte elle aussi se pencher sur la modélisation de ce type de stratégie bientôt. Elle a sondé d’autres collègues experts en modélisation des réseaux sociaux (les vrais réseaux, en chair et en os) pour nous éclairer. «Nous sommes tous d’accord que cette stratégie peut fonctionner, si tout le monde la respecte.» Quelques contacts de plus que ce qui est permis peut mener à un effondrement de la stratégie. Et il ne faut pas oublier que le risque de transmission est probablement plus grand lors d’un contact personnel que lors d’un contact avec un étranger dans un commerce, disent-ils.

«Je sais que cela a mené à de la confusion dans certains pays où ça a été implanté, parce que ce qui est permis ou non n’est pas toujours clair pour les gens», dit la professeure. Ses collègues et elle soulignent que de petites bulles (2-3 personnes) limitées sur le plan géographique (avec des voisins, par exemple) devraient avoir un effet faible sur l’épidémie. 

Note: L’entrevue avec Mirjam Kretzschmar a été intégrée au texte le 12 mai.

La COVID-19 suscite énormément de questions. Afin de répondre au plus grand nombre, des journalistes scientifiques ont décidé d’unir leurs forces. Les médias membres de la Coopérative nationale de l’information indépendante (Le Soleil, Le Droit, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Quotidien et La Voix de l’Est), Québec Science et le Centre Déclic s’associent pour répondre à vos questions. Vous en avez? Écrivez-nous. Ce projet est réalisé grâce à une contribution du Scientifique en chef du Québec et du Facebook Journalism Project.

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