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Les 10 découvertes de 2017

[3] Pauvre comme rhésus

04-01-2018

Des chercheurs ont démontré qu’un statut social précaire peut à lui seul altérer le système immunitaire.

«Le plus grand des maux est de devoir soutenir le fardeau de la pauvreté », a écrit le poète persan Saadi il y a 800 ans. Il était visionnaire; encore aujourd’hui en épidémiologie, le statut social est de loin la variable la plus importante pour prédire le risque de maladie et de mortalité. Aux États-Unis, on estime par exemple que les individus privilégiés vivent en moyenne 10 ans de plus que les personnes défavorisées.

« C’est énorme, s’exclame Luis Barreiro, professeur au département de pédiatrie de l’Université de Montréal. Si nous pouvions, du jour au lendemain, éradiquer le cancer chez l’humain, nous augmenterions notre longévité de trois ans en moyenne. Ça semble beaucoup, mais c’est trois fois moins que si nous pouvions éliminer les inégalités sociales », illustre le scientifique du Centre de recherche du CHU Sainte-Justine.

On explique traditionnellement cette vulnérabilité des moins nantis par une accessibilité réduite aux soins de santé et à l’éducation, par une prise élevée de risque et par de mauvaises habitudes de vie, comme le tabagisme ou la sédentarité. De mauvais plis qui pèsent lourd sur l’organisme et son système immunitaire. Mais le statut social lui-même a-t-il un effet direct sur la réponse de ce dernier ?

Pour le savoir, Luis Barreiro et ses collègues ont étudié 45 macaques rhésus femelles, une espèce cousine de l’humain, dont la hiérarchie sociale est linéaire et stable. Les membres d’un groupe ont un rang, du plus dominant au plus dominé. Les chercheurs ont constitué neuf groupes de cinq femelles qui ont cohabité assez longtemps pour qu’une hiérarchie s’installe. Tous les animaux ont eu accès aux mêmes soins et à la même nourriture.

Lorsqu’ils ont analysé des échantillons sanguins de leurs cobayes, les scientifiques ont constaté des différences importantes dans la composition du système immunitaire (abondance de certains types de globules blancs ou lymphocytes) en fonction du statut social. Ils ont aussi mesuré l’activité d’environ 9000 gènes dans ces cellules immunitaires, et constaté que l’expression de plus de 1800 d’entre eux dépendait directement du statut.

Avec pour conséquence de rendre le système immunitaire des femelles dominées plus « irritable » que celui des dominantes. Cette réactivité a été confirmée lorsque les chercheurs ont mis les globules blancs des singes en présence d’une toxine bactérienne imitant un pathogène. Ceux des dominées ont réagi de manière anormalement forte. « Les réponses immunitaires des femelles de rang inférieur ont été bien plus exagérées que celles des dominantes, raconte Luis Barreiro. Une telle réponse, synonyme d’inflammation disproportionnée, peut avoir des conséquences néfastes pour la santé. »

Un an plus tard, les chercheurs ont chamboulé les groupes. Ils ont placé les dominées avec les dominées, les dominantes avec les dominantes. Les hiérarchies se sont redessinées, des dominantes devenant parfois dominées et vice versa. Au bout de trois mois, surprise! Face aux infections, les réponses immunitaires se sont alignées avec les nouveaux statuts sociaux ! Même si elles avaient déjà été dominantes, les femelles macaques aux rangs les plus bas ont eu les plus fortes réactions immunitaires.

L’étude, publiée en novembre 2016 dans Science, est la première à démontrer une plasticité de la réponse immunitaire en fonction du statut social chez l’animal. Bien que ces conclusions soient difficilement généralisables à l’homme – contrairement au macaque, son statut social est multiple et varie selon les contextes – elles posent néanmoins d’importantes questions. Par exemple, devrions-nous, collectivement, tendre vers des sociétés plus égalitaires ? Après tout, un tel changement serait plus efficace que bien des médicaments; du moins, en théorie !

« C’est très difficile à prouver, il faudrait notamment définir ce qu’est l’égalité, convient le scientifique de 37 ans. Je pense plutôt que nos travaux permettent de mieux comprendre que des voies biologiques peuvent être influencées par le statut social et l’efficacité des mesures que l’on met en place pour changer cela. » Peu importe leur nature.

Photo: Istock

Ont aussi participé à cette découverte: Joaquín Sanz (Université de Montréal et CHU Sainte-Justine); des chercheurs de l’université Duke, de l’université d’Emory, de l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign, de l’université Wayne State; et des musées nationaux
du Kenya.
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