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Les 10 découvertes de 2019

Une carte des interactions entre les poissons de toutes les mers

09-01-2020

Un des auteurs de l’étude, Camille Albouy, en séance de plongée aux Maldives, parmi des murènes, des poissons cochers communs, des nasons et des fusiliers de Marr. Photo: Camille Albouy

Chez les poissons marins, les interactions prédateurs-proies ont été cartographiées. Résultat? Toutes les mers du monde sont plus connectées qu’on ne le pensait.

Problème écrit : vous avez 300 « amis » sur votre réseau social préféré. Si chacun d’eux a aussi 300 amis et que chacun de ceux-ci en a 300 autres, combien de personnes pouvez-vous joindre en trois clics ? Réponse : 27 millions. On ne parle pas de réseau pour rien − nous sommes ultra connectés.

« C’est un peu la même chose parmi les poissons des océans, compare Dominique Gravel. Sauf qu’ici on remplace les amis par des interactions entre prédateurs et proies. » Le professeur du Département de biologie de l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biologie intégrative indique qu’il s’agit non pas de réseaux sociaux, mais de réseaux trophiques. Il vient d’en brosser le tableau pour toutes les mers du monde, en listant les interactions prédateurs-proies de 11 365 espèces de poissons marins, dans une étude publiée en juillet 2019 dans la revue Nature Ecology & Evolution.

Le professeur Philippe Archambault. Photo: Cindy Grant

« Comme chaque prédateur a plusieurs proies et que chaque proie compte plusieurs prédateurs, nous avons obtenu plus de sept millions d’interactions possibles », poursuit son collègue Philippe Archambault, professeur et chercheur en biologie à l’Université Laval, à Québec.

Les chercheurs ont ensuite superposé toutes ces interactions sur les différentes régions du globe afin de les cartographier. La surprise a été… globale. « On s’attendait à voir des modules, c’est-à-dire quelques régions avec beaucoup d’interactions internes et peu d’interactions avec les autres régions, explique Philippe Archambault. Au contraire, la connectivité des poissons marins est planétaire, comme dans un seul grand océan. »

Un grand spaghetti

En raison de la mobilité d’espèces migratrices ou de la répartition très large d’autres espèces, toutes les mers du monde sont reliées. « Le thon rouge mange des sardines dans la Manche et des maquereaux dans le golfe du Saint-Laurent ; les grands requins blancs chassent le saumon kéta en Alaska et l’espadon à Hawaii, donne en exemple Dominique Gravel. C’est comme un grand spaghetti d’interactions entre espèces partout sur la terre. Des poissons des zones polaires sont connectés à ceux des zones tempérées, subtropicales, équatoriales… »

Les données, entrées dans un modèle informatique, ont permis aux chercheurs de tester la robustesse du réseau. Ils ont joué aux exterminateurs et ont fait disparaître des espèces pour voir les conséquences de cette suppression sur le reste de l’écosystème. Deux constats paradoxaux ont émergé. « D’abord, dit Philippe Archambault, une perturbation même très locale peut se propager partout. La disparition d’une espèce en Méditerranée peut changer la donne au Chili. C’est un peu comme l’effet papillon en version sous-marine. »

« Mais en même temps, la multiplicité des connexions rend les écosystèmes très solides, ajoute Dominique Gravel. Il y a une redondance dans le réseau : lorsqu’une espèce disparaît, elle est remplacée par d’autres et le système s’adapte. Ainsi, dans le golfe du Saint-Laurent, des espèces ont pris la niche écologique de la morue franche, pratiquement éteinte. À tel point que, même si sa population augmentait, elle ne pourrait plus réintégrer le système. »

Est-ce à dire qu’il n’est pas grave de se livrer à la surpêche au point de mener des espèces au bord de l’extinction ? Non, bien sûr, répondent les deux chercheurs. « Nos modèles montrent qu’on peut supprimer une espèce, puis deux… Mais on finit toujours par atteindre un point de bascule au-delà duquel le système s’écroule. En ce moment, dans la réalité des océans, nous ignorons si nous sommes proches ou loin d’un point de bascule. Mais on l’atteindra immanquablement si la pêche continue au rythme actuel. »

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Ont aussi participé à la découverte : Camille Albouy (Université Laval), David Beauchesne (UQAR), Kevin Cazelles (Université de Guelph), Marie-Josée Fortin (Université de Toronto), Timothée Poisot (universités de Montréal et McGill) et d’autres chercheurs d’établissements étrangers.

Un chaboisseau nageant dans les eaux de l’Arctique canadien. C’est l’une des 11 365 espèces étudiées par l’équipe de scientifiques. Photo: Kathleen MacGregor

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