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Les 10 découvertes de 2019

Trouver un vaccin anti-cancer dans les poubelles

09-01-2020

Image: Shutterstock

Jusqu’ici, la quête d’un vaccin contre le cancer est restée infructueuse, mais une équipe québécoise change la donne en fouillant dans « l’ADN poubelle »

L’ ADN poubelle : ce surnom est attribué à plus de 90 % de notre ADN sous prétexte que ce matériel génétique ne code pour aucune protéine. « Au début, j’ai été très surpris qu’une telle quantité d’ADN ne semble pas avoir de rôle précis », se rappelle Claude Perreault, chercheur à l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie (IRIC) de l’Université de Montréal.

Puis, en souriant, il ajoute : « Ma femme, dans sa grande sagesse, m’a alors dit que ce n’est pas parce qu’on ignore à quoi sert une chose que cette chose ne sert à rien… Aujourd’hui, je peux dire qu’elle avait raison. » Le Dr Perreault en sait effectivement beaucoup plus sur cet ADN incompris, car il l’utilise pour produire une thérapie unique : un vaccin capable de traiter certains cancers !

Tout vaccin doit fournir au système immunitaire une cible claire. Cette cible, ce sont des antigènes, des fragments de protéines présents à la surface des cellules. C’est grâce à eux que des cellules immunitaires spécialisées, les lymphocytes T, reconnaissent et éliminent des cellules malades. Or, les cellules cancéreuses présentent peu d’antigènes repérables par les lymphocytes T − elles restent ainsi indétectables et prolifèrent.

Changer la prémisse

Depuis des décennies, des milliards de dollars ont été investis, en vain, dans la quête d’un vaccin qui ciblerait des antigènes spécifiques à différents cancers. Tout au plus, les modèles actuels limiteraient l’efficacité de ces vaccins au cancer d’un seul patient à la fois, faute d’une cible commune.

« Les cancers sont des maladies très répandues, poursuit le Dr Perreault. On ne peut pas lancer des projets de recherche uniques à chaque patient ! C’était crucial de changer la prémisse. »

Au lieu de chercher des antigènes aberrants sur des cellules cancéreuses, l’équipe du Dr Perreault a étudié ceux qu’on trouve sur des cellules normales pour ensuite repérer les différences entre les deux.

Caractériser l’ensemble des antigènes normaux du corps représente une tâche colossale : chaque cellule en a des centaines et ils varient d’une cellule à l’autre. Les chercheurs ont donc profité d’un organe, le thymus, situé dans le thorax, qui sert à éduquer le système immunitaire.

Première auteure de cette étude, la doctorante Céline Laumont fait partie de l’équipe du Dr Claude Perreault qui, pour mettre au point son vaccin, se concentrera entre autres sur le cancer de l’ovaire (image principale). Photo: Krystel Vincent

« Tous les antigènes du corps y sont présentés à des lymphocytes T en développement pour s’assurer qu’aucun ne perçoit des cellules normales comme des menaces », explique Céline Laumont, doctorante et première auteure de l’étude publiée dans la revue Science Translational Medicine.

« Après avoir détecté les antigènes des cellules normales, nous les avons comparés avec ceux découverts dans différents types de cancers. Les antigènes présents seulement à la surface des cellules cancéreuses serviraient de cibles pour nos vaccins », poursuit la chercheuse.

Avantage énorme

La liste obtenue comportait une surprise : la vaste majorité des antigènes provenaient de l’ADN poubelle. « Ce sont des régions très vastes où personne n’avait cherché avant, indique Krystel Vincent, agente de recherche à l’IRIC. De plus, ces antigènes ne comportaient pas de mutations, ils étaient seulement exprimés de façon anormale. C’est un avantage énorme, car ils pourront servir de cible chez plusieurs patients atteints d’un même type de cancer. À preuve, certains des vaccins testés ont guéri la totalité des souris de nos travaux. » Du jamais-vu !

Pour mettre au point un premier vaccin destiné à l’humain, les chercheurs se concentrent sur le cancer de l’ovaire et la leucémie myéloïde aigüe. « Nous priorisons les cancers dont nous améliorerons le plus les taux de survie, mentionne le Dr Perreault. D’ici trois ans, nous devrions lancer les études cliniques. »

S’ils réussissent, ils transformeront la vie de milliers de patients. Sans parler de la réhabilitation ultime pour ces séquences d’ADN qualifiées à tort de déchets.

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Ont aussi participé à la découverte : Leslie Hesnard, Éric Audemard, Éric Bonneil, Jean-Philippe Laverdure, Patrick Gendron, Mathieu Courcelles, Marie-Pierre Hardy, Caroline Côté, Chantal Durette, Charles St-Pierre, Mohamed Benhammadi, Joël Lanoix, Suzanne Vobecky, Sébastien Lemieux et Pierre Thibault, de l’IRIC, ainsi qu’Elie Haddad, du CHU Sainte-Justine.

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