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Technologie

Fab labs: Démocratiser l’innovation

17-02-2014

Début 2017, plus de mille fab labs étaient recensés dans le monde. Retour sur un phénomène qui a pris son essor depuis la crise de 2008.

Les fab labs, pour fabrication laboratories, sont le phénomène social du moment. À croire qu’en ces temps de crise, le bidouillage fait des émules. Ces ateliers, où s’allient collaboration et innovation, poursuivent un objectif simple: permettre au grand public d’accéder librement à des outils et des machines de pointe, pour fabriquer de tout!

L’un des pionniers de ce mouvement est Artilect, le premier des fab labs français, qui a ouvert ses portes en 2009 à Toulouse, dans un sous-sol de l’université. Il a aujourd’hui pignon sur rue, en plein centre-ville, et occupe des locaux flambant neufs de 500 m2. «On n’a pas encore eu le temps de tout ranger», s’excuse Xavier Crouilles, l’un des bénévoles, en désignant des étagères où s’entassent en vrac vis, marteaux et toutes sortes d’outils. Oubliée dans un coin, une presse d’imprimerie d’un autre siècle attend d’être réparée. Voilà qui contraste avec les machines high-tech qui meublent le reste du lumineux local: deux imprimantes 3D, une puissante décou­peuse laser et une fraiseuse numérique, pour graver et tailler le bois comme les plastiques; mais aussi du matériel électronique. «C’est l’équipement classique d’un fab lab, qui repose sur la fabrication numérique», précise notre guide.

Des projets éclectiques

Ce qu’on concocte, à Artilect? Des projets aussi ingénieux que créatifs, depuis le robot désherbeur jusqu’aux sculptures imprimées en 3D, en passant par la culture d’algues. Le soir de notre visite, un étudiant en architecture assemble des pièces découpées au laser pour faire une maquette de bâtiment. Près des imprimantes 3D, une jeune femme peaufine le design de sa future ligne de bijoux, tandis qu’un certain Mathieu bricole un circuit imprimé pour fabriquer son propre matériel de son.

«Il suffit de suivre une petite formation avant de se servir des machines numériques, mais ça s’apprend vite», soutient Xavier Crouilles. De toute façon, il y a toujours un employé ou un membre pour partager son savoir-faire et ses connaissances. Un électronicien au chômage vient justement de passer à l’improviste chez Artilect pour proposer de «donner de son temps».

Car le fab lab est avant tout un lieu de partage et de collaboration, une sorte de coopérative de fabrication où se côtoient informaticiens, étudiants, artistes, retraités et «patenteux» de tout poil. Dans le milieu, on les appelle des makers. «L’idée, c’est vraiment de s’ouvrir à tous, de démocratiser l’innovation», explique Nicolas Lassabe, fondateur d’Artilect.

« Démocratiser l’innovation » : c’est bien là la devise des fab labs, qui ont vu le jour il y a une dizaine d’années, au Massachusets Institute of Technology (MIT) à Cambridge, aux États-Unis.

Tout commence en 1998. Professeur au MIT, Neil Gershenfeld, lassé d’expliquer le fonctionnement des machines de son labo à chacun de ses étudiants, décide de donner un cours collectif intitulé « Comment fabriquer (presque) n’importe quoi ». En quelques semaines, il croule sous les demandes d’inscription. Les étudiants passent des nuits entières à confectionner des objets personnels, en marge de leurs projets d’étude. En 2002, Gershenfeld décide d’exporter le concept : avec un kit d’équipement de base, comprenant du matériel électronique, mais surtout des machines-outils assistées par ordinateur (une découpeuse laser, une imprimante 3D et une fraiseuse), n’importe qui peut monter son propre fab lab, pour une somme allant de 20 000 $ à 70 000$. Le mouvement était né, avec son logo et sa charte, qui définit ces ateliers comme « une ressource communautaire offrant un accès libre aux individus ».

Depuis, l’engouement est planétaire. Au cours des dernières années, le nombre de fab labs a doublé tous les 18 mois. Il y en a aujourd’hui plus de 1000 (mise à jour janvier 2017), de l’Inde à la Norvège, en passant par l’Afghanistan et le Bronx, à New York, où un fab lab mobile va à la rencontre des intéressés. Et en Asie, ils poussent comme des champignons.

Répondre aux besoins

Mais les fab labs aspirent à être bien plus que des lieux d’artisanat branchés ou des repères de geeks. Ils répondent aux besoins locaux, trop spécifiques pour intéresser les investisseurs, et donnent à chacun la chance de concrétiser ses idées grâce à des technologies autrefois réservées à l’industrie. En Norvège, par exemple, un fab lab ouvert au-delà du cercle polaire a permis aux éleveurs de rennes de bricoler des puces GPS pour localiser leurs animaux. En France, dans le fab lab de Rennes, un jeune homme amputé de la main a pu se fabriquer une prothèse à moins de 1000 euros. Au Ghana, on a mis au point un filtre à eau, des antennes wifi et des fours solaires.

« Ce n’est pas un mouvement marginal. Il permet au public de prendre part à l’innovation. C’est très important pour les petits pays, mais aussi pour nous, car l’accès à la fabrication n’est facile nulle part », soutient Marc-Olivier Ducharme, coordonnateur d’échoFab, à Montréal, qui a ouvert ses portes en janvier 2012. D’abord hébergé près du métro De Castelnau dans les locaux de Communautique, un organisme dont la mission est de « soutenir la participation citoyenne en favorisant la maîtrise de l’information » et qui a lancé ce projet, échoFab a été relocalisé rue Peel, dans le centre-ville, à proximité de l’École de Technologie Supérieure. L’ancien local avait beau être un peu désuet et étriqué, tout y était : tour à métal, scies et marteaux, fers à souder, imprimantes 3D et découpeuse laser, mais surtout l’accueil chaleureux de Marc-Olivier et des bricoleurs présents, toujours disponibles pour encadrer les projets, deux jours par semaine et gratuitement …

échoFab a vu naître, entre autres, un modèle d’ondes Martenot, un instrument de musique électronique rare, et un système d’irrigation automatisé pour les balcons et les murs végétaux, auquel plusieurs membres ont contribué. « Je suis moi-même un patenteux et je n’avais pas d’atelier chez moi… C’est pour ça que je me suis impliqué au début », explique Marc-Olivier, dont l’engagement va au-delà du simple amour du bricolage. « Il y a toute une philosophie derrière les fab labs, précise-t-il. Celle de réparer, de récupérer, de créer plutôt que de consommer.»

À l’encontre de l’obsolescence programmée?

Voilà un véritable pied de nez à l’obsolescence programmée des iPhone et autres gadgets high-tech. « C’est paradoxal que ce mouvement émerge alors que les objets actuels ne sont justement pas conçus pour durer ni pour être réparés. Cela fait contrepoids au capitalisme et à la consommation excessive », analyse Martin Racine, professeur au Département d’arts numériques et de design à l’Université Concordia, à Montréal, d’ailleurs équipé comme un fab lab. Ce chercheur travaille depuis une quinzaine d’années sur la réparation et la transformation des objets, dans l’idée de prolonger leur vie utile. « Une vieille souris d’ordinateur peut être convertie en jouet, ou un tas de stylos en jeu de construction. Grâce aux fab labs, les technologies de prototypage rapide se démocratisent. Il y a une réaction très saine des consommateurs, qui souhaitent prendre plus de contrôle sur les objets du quotidien. »

Et justement, quoi de mieux pour se réapproprier les objets que de les réinventer constamment ? « L’une des conditions de la charte des fab labs, c’est de partager avec la communauté les plans et les instructions de fabrication des objets », indique Marc-Olivier Ducharme. En clair, toutes les inventions sont publiques, donc améliorables à l’infini. Sur le modèle du logiciel libre, les idées circulent entre les citoyens via des sites comme Thingiverse.com, qui met à disposition plus de 100 000 designs d’objets. Même l’électronique devient accessible à tous, grâce aux outils open-source comme Arduino, une carte électronique à microcontrôleur, permettant de programmer des robots, des objets interactifs ou des capteurs.

Et pour rester dans cette logique jusqu’au bout, les fab labs eux-mêmes doivent pouvoir essaimer sans contrainte. Notamment grâce à la RepRap, une imprimante 3D capable d’imprimer ses propres pièces pour se dupliquer elle-même. Fin 2013, des chercheurs de la Michigan Technological University, aux États-Unis, ont même publié les plans libres d’une imprimante 3D pour métaux.

« Les fab labs permettent aux individus de s’inscrire dans un mouvement planétaire. Plutôt que de commencer quelque chose à zéro, dans son coin, on regarde les solutions existantes et on les perfectionne. On crée un capital de biens communs. C’est très valorisant de voir que son propre objet a été copié et apprécié ailleurs dans le monde », affirme Guillaume Coulombe, cofondateur de Fab Labs Québec, un collectif destiné à favoriser l’émergence des fabs labs chez nous.

Le Canada à la traîne

Malgré les efforts d’organismes comme celui-là, le Canada échappe encore à la déferlante. échoFab est le seul fab lab en activité au pays, même si Winnipeg s’est dotée d’un makerspace, un concept équivalent mais n’adhérant pas à la charte du MIT.

« En Europe, les fab labs ont fleuri pendant la crise économique. Les pays ont été obligés de se réinventer, alors qu’au Canada on a été moins touché. Les élus ne connaissent pas le concept et sont peu sensibles à cette expérimentation sociale », croit Anthony Lapointe, un ancien employé d’échoFab qui a quitté Montréal pour lancer le premier fab lab rural du Québec, le DèmosLab. Après une tentative infructueuse à Saguenay, Anthony a déménagé, en décembre, à Frelighsburg dans les Cantons-de-l’Est. « Les résidants sont très intéressés, mais il faut encore trouver des partenaires », ajoute-t-il.

Guillaume Coulombe, de son côté, se veut rassurant. « Il y a de 12 à 15 fab labs en devenir au Québec. Plusieurs bibliothèques de la Ville de Montréal sont intéressées à ouvrir un espace de fabrication, ainsi que plusieurs cégeps, comme celui de Thetford Mines, qui possède déjà des équipements de plasturgie. Hélas, ce n’est pas toujours facile de réunir les 10 000 $ ou 15 000 $ de départ », concède-t-il.

Et puis, si beaucoup de fab labs bénéficient au départ de subventions publiques, il n’est pas évident par la suite de concilier accessibilité au plus grand nombre, liberté et… rentabilité. Le sujet fait encore débat, mais plusieurs modèles économiques se dessinent : se rattacher à une grande université ; offrir des formations ou des ateliers payants ; faire appel à des financements privés, en louant les machines à des entreprises tout en garantissant des jours d’ouverture au public, par exemple.

« L’essor des fab labs pose aussi la question de la propriété intellectuelle, indique Martin Racine, à Concordia. Transformer un objet existant et en faire autre chose, c’est un problème qui s’est posé il y a quelques années pour la musique avec les samples, et aussi dans le domaine de l’image numérique. On n’est qu’au début de la réflexion.»

Peut-être, mais pour Neil Gershenfeld, la « troisième révolution numérique » est déjà en marche. Après l’essor de la communication et du calcul par ordinateur, la fabrication numérique fait enfin tomber les frontières entre le monde virtuel et le monde physique. Nous sommes entrés dans l’ère de l’Internet des objets, et le Canada a intérêt à se mettre au diapason des makers s’il ne veut pas louper le coche. À l’image de l’Espagne ou de la France, qui a mis dans le coup son nouveau ministère du Redressement productif, histoire de financer 14 nouveaux fab labs. Victime de son succès, le programme, lancé fin 2013, areçu plus de 150 dossiers.

Photo: Mobile fab lab, MIT

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