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13 novembre 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Robotique : l’ère des humanoïdes a commencé

Un robot humanoïde vu de face, photographié devant un fond clair.

Le robot Ameca, créé par la start-up anglaise Engineered Arts en 2021, intègre de l’IA. Photo: Shutterstock

Les robots humanoïdes seront bientôt parmi nous. Survol des technologies qui ont permis leur émergence.

Sur la ligne de départ, l’athlète semble bancal. Deux longs bras maigres émergent d’un dossard orange. Au signal, il s’élance, entouré de trois accompagnateurs qui le suivent de près. C’est que Tiangong Ultra n’est pas un coureur normal : c’est un robot humanoïde.

Tiangong faisait partie des 21 machines à s’opposer pour la première fois à des humains dans le cadre d’un semi-marathon à Beijing en avril dernier. L’événement était l’occasion pour les fabricants de démontrer les capacités de leurs produits. Et quelles capacités ! « Ils ont une autonomie et une stabilité qu’on ne pensait pas être capables d’atteindre aussi rapidement », dit avec émerveillement Wael Suleiman, professeur à la Faculté de génie de l’Université de Sherbrooke. Même si les vidéos de prototypes comme ceux de Boston Dynamics circulent déjà depuis quelques années, « ces robots devaient être rechargés toutes les 15 minutes », explique le professeur. Ce n’est plus le cas !

De fait, cet événement sportif annonce un bouleversement majeur dans le domaine. « Le moment ChatGPT pour les humanoïdes vient d’arriver », déclarait carrément Xiong Youjun, directeur général du Beijing Innovation Center for Humanoid Robotics, en septembre 2025. Autrement dit, on a franchi le pas technologique qui fait sortir les androïdes des laboratoires… et les propulse dans nos vies quotidiennes. Industrie, usines, hôpitaux… ces compagnons métalliques sont appelés à côtoyer sous peu le grand public.

Le fil d'arrivée d'un marathon, dans une grande rue. Quelques coureurs sont devancés par un robot humanoïde. À l'arrière-plan, des panneaux de signalisation routière et quelques bâtiments à plusieurs étages.

Le robot « Tiangong Ultra » a participé à un semi-marathon à Beijing, le 19 avril 2025. Photo : Xinhua/ABACA

C’est du moins le cas en Chine, où le gouvernement a investi massivement dans l’intelligence artificielle (IA) et la robotique, notamment pour faire face au vieillissement de sa population. Un plan de production de masse de robots androïdes a été lancé cette année, plusieurs fabricants ayant annoncé pouvoir en livrer des milliers d’ici 2026. Et Beijing a même inauguré son premier magasin de robots l’été dernier, où on trouve certains modèles pour quelques milliers de dollars…

Un rapport de la banque d’investissement Goldman Sachs paru en 2024 estimait d’ailleurs que les robots humanoïdes devraient représenter un marché de 38 milliards de dollars d’ici 2035, un total six fois plus élevé que la projection de l’année précédente.

Pour que cette révolution soit possible, plusieurs morceaux ont dû se mettre en place, depuis les capacités mécaniques de ces machines jusqu’aux logiciels qui leur servent de cerveau. Loin de faire une seule tâche répétitive, ces robots doivent pouvoir évoluer dans un univers imprévisible et changeant.

Photo. Un robot humanoïde se tient au comptoir d'un magasin. Derrière lui, un mur avec plusieurs tablettes sur lesquelles sont posées des boîtes de produits. Devant le robot, sur le comptoir, se trouvent deux bacs de plastique vides.

Robot Mall, le premier magasin au monde consacré aux robots intelligents, a été inauguré en août 2025 à Beijing. Photo : Cns photo/Alamy

Morceaux de robots

Ainsi, on doit l’essor des humanoïdes à plusieurs avancées récentes, liées premièrement aux voitures autonomes, qui roulent désormais librement dans les rues d’une poignée de villes américaines, comme San Francisco. Il suffit pour la communauté robotique de prendre la base de données permettant aux véhicules d’analyser leur environnement et d’y ajouter des objets du quotidien. Autre progrès phare, bien sûr : l’IA, et notamment les outils conversationnels. « On a besoin de plusieurs branches de la recherche en IA pour les faire fonctionner », explique Wael Suleiman.

Les robots profitent ainsi des grands modèles de langage (en anglais Large Language Models), qui sont entrés dans l’espace public avec des outils comme ChatGPT. Un robot peut désormais faire la conversation avec un humain, comprendre une commande complexe et lui poser des questions de suivi. L’apprentissage automatique par renforcement, qui permet aux machines d’apprendre de leurs expériences, a également accéléré l’innovation, notamment en matière de reconnaissance visuelle.

Les robots humanoïdes devraient représenter un marché de 38 milliards de dollars d’ici 2035.

« En laboratoire, on est déjà capables de programmer des robots qui peuvent se dire : “Ça, c’est une tasse, c’est là que je dois la saisir” », explique le chercheur. L’étape suivante sera, pour la machine, de reconnaître son environnement, par exemple en marchant dans un corridor : « Elle identifiera une porte et saura comment tourner la poignée pour entrer dans une pièce. »

Les progrès sont rapides : une équipe de l’Université d’Édimbourg a combiné un bras robotisé muni de capteurs « sensoriels » avec ChatGPT. À partir d’une simple commande vocale, le robot a navigué dans une « cuisine » encombrée, ouvert des tiroirs, fait du café, décoré une assiette… Autant de tâches pour lesquels il n’avait pas été programmé, selon l’étude publiée en mars 2025 dans Nature Machine Intelligence.

En complément, l’algorithme de vision pourra à terme analyser les composantes non verbales de la communication, comme les émotions ou la direction du regard de la personne qui donne la consigne. Ou encore analyser les objets de son environnement, et en déduire quelle force exercer à quel moment. « Le robot doit reconnaître le type d’objet, comme un œuf, et savoir que c’est fragile », indique Wael Suleiman. Il note que la technologie matérielle pour y parvenir est déjà bien connue et implantée en usine au moyen de bras robotisés munis de pinces fabriquées dans un matériau flexible.

Justement, pour que toutes ces avancées prennent forme, il faut aussi un corps puissant pour les héberger. Les robots humanoïdes sont activés par une trentaine de moteurs, qui se trouvent dans les articulations. Pour les faire bouger, il faut leur enseigner des mouvements, par exemple un déplacement ou une action, comme saisir une tasse. « Avec un algorithme d’apprentissage par renforcement, la machine peut ensuite générer d’autres types de mouvements qui lui permettent d’accomplir des tâches pour lesquelles elle n’est pas programmée », explique Wael Suleiman. Le problème : pour le moment, ces apprentissages sont encore limités à des gestes similaires. « Si la machine a appris à marcher, elle ne saura pas nécessairement courir, car ce sont deux mouvements distincts », cite-t-il comme exemple.

Photo. Un bras robotisé vissé à une table sur laquelle sont posés divers objets: bouilloire, théière, assiettes, tasse de café, pot contenant des bâtonnets pour brasser le café.

Une équipe de l’Université d’Édimbourg a combiné un bras robotisé muni de capteurs « sensoriels » avec ChatGPT. Il est capable de faire des tâches pour lesquelles il n’a pas été programmé. Photo : Mon-Williams et al., Nature machine intelligence (2025)

Humains 2.0

Mais au-delà du spectacle, la forme humaine est-elle vraiment nécessaire ? N’est-ce pas plus complexe à concevoir ? Pour Wael Suleiman, la réponse tient en une phrase : « Notre environnement est conçu pour les humains. » En guise d’exemple, il cite une compétition tenue jusqu’en 2015 par la Defense Advanced Research Projects Agency américaine dont le but était de « développer des robots supervisés par un humain, capables d’exécuter des tâches complexes dans des environnements dangereux, dégradés et artificiels ». Ces machines devaient conduire un véhicule, ouvrir une porte et connecter un tuyau à une valve, tout cela en contournant des obstacles imitant un bâtiment détruit – des tâches relativement aisées pour un humain, mais autrement plus complexes pour un robot. « Seul un robot humanoïde est capable d’accomplir tout ça », tranche le chercheur.

La compétition avait d’ailleurs été motivée par le cataclysme qui a causé en 2011 des destructions majeures au Japon, dont la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. « À l’époque, nous n’avions pas de robots capables d’aller sur le site du réacteur pour intervenir, déplore Wael Suleiman. Il a fallu envoyer des humains. »

Plusieurs chercheurs et chercheuses sont cependant très critiques face à cet attachement à la forme humaine. « On doit se poser la question des finalités : à quoi ça sert ? » s’interroge Marie-Hélène Parizeau, professeure au Département de philosophie à l’Université Laval. Si elle reconnaît la pertinence de cette morphologie dans plusieurs domaines, elle craint que son usage se généralise au-delà de la nécessité. Elle critique notamment l’idée de proposer des robots humanoïdes pour un usage domestique. « A-t-on vraiment besoin d’autant de capteurs, de technologie complexe pour concevoir des objets dont le but est d’accomplir quelque chose qui peut être fait autrement ? » Elle s’inquiète du fait que ces machines soient promues par des entreprises désireuses d’augmenter leurs profits, sans considération pour le « bien commun ».

Mais au-delà du spectacle, la forme humaine est-elle vraiment nécessaire ?

Christopher Yee Wong, professeur au Département de génie mécanique, industriel et d’aérospatiale à l’Université Concordia, voit les choses autrement. « Toute avancée dans le domaine de la robotique humanoïde profitera aux recherches en robotique en général », croit-il.

Sur la piste de course à Beijing, les robots humanoïdes ont démontré leurs capacités, mais aussi leurs limites. Vainqueur dans la catégorie robots, Tiangong Ultra a tout de même mis 2 h 40 à franchir la ligne d’arrivée – 1 h 40 de plus que le champion humain. Parmi ses compétiteurs, certains ont peiné à traverser la ligne de départ, et l’un d’entre eux a terminé la course à l’infirmerie (au garage, plutôt !) après s’être écrasé dans les clôtures bordant la piste.

Si ces défauts peuvent faire sourire, ils rappellent que la technologie n’est pas tout à fait au point…

Pour quoi faire ?

Photo d'un aspirateur robot. Il a la forme d'un cylindre large et pas très haut.

Photo: Shutterstock

Les nouveaux humanoïdes sont conçus pour s’intégrer dans des milieux comme des hôpitaux, des entrepôts ou des usines – là où des humains effectuent des tâches répétitives et parfois dangereuses. « On ne veut pas remplacer les humains, souligne Wael Suleiman. On veut simplement que les robots remplissent certaines tâches pour que les humains se concentrent sur ce qui demande plus d’intelligence. »

Certaines compagnies, encouragées par la popularité d’appareils comme le robot aspirateur Roomba, visent aussi le marché domestique. « Je pense que nous verrons bientôt dans les magasins des robots capables de plier les vêtements ou de remplir le lave-vaisselle », prévoit Christopher Yee Wong, de l’Université Concordia. Ces tâches sont d’ailleurs utilisées comme tests de référence (benchmark tests, en anglais) pour mesurer les capacités d’un robot. Il faut en effet des compétences bien humaines pour manipuler des objets fragiles, comme de la vaisselle, reconnaître chaque objet et le placer au bon endroit dans les armoires.

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