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Technologie

L’humain agirait différemment dans la réalité virtuelle

20-05-2019

Illustration: Shutterstock

Nos comportements dans la réalité virtuelle sont-ils les mêmes que dans la vraie vie? Des chercheurs s’interrogent.

En bernant votre cerveau, la réalité virtuelle peut vous procurer des expériences sensorielles remarquables : flotter au-dessus de la Terre, aux abords de la Station spatiale internationale; escalader le mont Everest comme si vous y étiez; se glisser dans la peau d’un membre de S.O.S. Fantômes. Divertissant, mais pas seulement : dans certains laboratoires, les personnes atteintes d’un trouble anxieux ou de phobies se prêtent au jeu pour affronter leurs démons. Ces univers immersifs servent de thérapie et aident les chercheurs à comprendre les comportements humains et les processus cognitifs.

Cela implique qu’on agit de la même façon dans la réalité virtuelle et dans la «vraie vie». Mais est-ce vraiment le cas? Une étude publiée récemment dans Scientific Reports sème le doute. Des chercheurs du laboratoire de psychologie cognitive de l’Université de la Colombie-Britannique et de l’Institut polytechnique SUNY aux États-Unis ont montré grâce à une expérience simple qu’on bâillait différemment dans les univers virtuel et réel!

Si vous bâillez dans un lieu public et que vous vous sentez observé, il est fort probable que vous contiendrez votre réflexe par peur de paraître fatigué ou ennuyé. Eh bien, chose surprenante, ce ne serait pas le cas dans la réalité virtuelle : un humanoïde qui vous regarde ne gênerait aucunement votre comportement, ne vous empêchant pas de bâiller comme une carpe. «On sait que certains types de stimulus virtuels ont des effets sur la cognition, et l’on s’attendait à ce que l’avatar influence l’individu. On se demande pourquoi cela n’a pas été le cas», explique la postdoctorante de l’Université de la Colombie-Britannique Nicola Anderson, qui a pris part à cette recherche.

Pour réaliser l’étude, les chercheurs ont sélectionné une vingtaine de participants pour une immersion virtuelle : aucun univers farfelu, seulement un décor blanc standard et un écran. Une fois mises les lunettes de réalité virtuelle, chacun d’entre eux observait une vidéo d’environ trois minutes sur laquelle défilaient diverses expressions humaines et notait si les bâillements présentés avaient eu un effet contagieux.

Afin de mesurer l’incidence du jugement social, cette expérience a été reconduite à cinq reprises avec une présence différente autour de l’individu en immersion. Dans un premier cas, un chercheur se trouvait dans la salle d’expérience; le sujet en était conscient, mais ne pouvait pas le voir. Une autre fois, on a avisé le participant qu’il allait être enregistré par une caméra dans l’environnement virtuel. Enfin, dans les derniers tests, un humanoïde était ajouté à l’environnement virtuel : il pouvait être face au volontaire ou de dos, immobile ou bouger légèrement les bras pour paraître plus «réaliste».

Résultat : 18 des 21 participants ont été victimes du bâillement contagieux lorsqu’ils étaient seuls dans la salle d’expérience. Dix-sept ont bâillé sans gêne malgré la présence de l’humanoïde, mais tous se sont retenus lorsque le chercheur était près d’eux.

L’art de tromper les esprits

Si ce qui se passe dans la réalité virtuelle ne nous émeut pas comme dans la vraie vie, l’utilisation de cette technologie en thérapie est-elle valable?

Nicola Anderson nuance les résultats de l’étude : «Ça peut simplement être dû à un problème de design de notre avatar, qui n’était pas assez réaliste.» Sur cette question, les avis sont partagés. Pour certains, la magie opère non pas en raison de la qualité du visuel, mais grâce aux interactions sociales avec l’humanoïde : les paroles échangées, les jeux de regard, s’il recule lorsqu’on s’approche trop près de lui, etc. Bref, tout ce qui pourrait faire croire au cerveau qu’il s’agit d’une personne réelle chose qui faisait défaut à l’expérience du bâillement.

«L’avatar utilisé ici vous regarde les yeux ronds, les mains grandes ouvertes, alors que personne ne se tient comme ça dans la vie. Le cerveau ne fait pas plus son travail que si une simple chaise était devant lui», commente Stéphane Bouchard, pionnier de l’utilisation de la réalité virtuelle dans le traitement des troubles anxieux.

Il ne se dit guère surpris par les résultats obtenus. Depuis près de 30 ans, il étudie le domaine du virtuel au Laboratoire de cyberpsychologie de l’Université du Québec en Outaouais. Selon lui, un beau design est vendeur, mais secondaire. «On peut avoir de meilleurs résultats en recourant à des bonhommes allumettes plutôt qu’à de beaux humanoïdes», mentionne-t-il.

Un patient qui a une peur maladive des araignées réagira immédiatement à l’animal, même s’il est peu réaliste. L’immersion virtuelle est donc particulièrement efficace pour traiter les phobies. «Il y a une fenêtre de quelques millisecondes entre la réaction émotionnelle d’un individu et sa réponse logique. On joue là-dessus pour susciter des émotions et faire en sorte que les patients apprennent à associer le stimulus avec l’absence de danger», dit Stéphane Bouchard.

Cela dit, même si plusieurs essais montrent l’efficacité de la réalité virtuelle pour venir à bout de certains troubles psychologiques, peu d’études comparent encore cette technique avec les méthodes plus traditionnelles, selon une méta-analyse publiée en 2018 dans Scientific Reports. Quant à savoir si la réalité virtuelle est systématiquement moins coûteuse que des séances de thérapie classique, la réponse n’est pas toujours évidente. Actuellement, les entreprises de réalité virtuelle veulent atteindre le «réalisme à tout prix», mais pour Stéphane Bouchard, il faut comprendre la science pour bien l’utiliser.

Cela est d’autant plus avisé que des chercheurs européens ont constaté, dans deux études différentes, que les technologies d’immersion valant des millions de dollars et les visiocasques bon marché parviennent au même taux d’efficacité psychothérapeutique. «C’est ce qui est beau avec la science, on peut arriver à des résultats extraordinaires avec du matériel ordinaire», s’enthousiasme Stéphane Bouchard.

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