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Notes de terrain

La vallée de la Qu'Appelle

Serge Bouchard - 15/02/2013
Rivière Qu'Appelle
Racontons la légende de la rivière Qu’Appelle. Un jeune chasseur cri revenait d’un très long voyage. Il pagayait quand il entendit une voix magnifique monter en un écho plaintif du fond de la vallée. «Katepwa?» demanda-t-il – c’est-à-dire «Qui appelle?» – sans obtenir de réponse.

Une fois arrivé au campement des siens, il apprit la mort de sa fiancée. C’était elle qu’il avait entendue chanter son déses­poir de ne plus jamais le revoir. Les Cris ont alors nommé la rivière Katepwa Sipi – que les Voyageurs canadiens-français et métis ont traduit par «Qu’Ap­pelle».

Aujour­d’hui harnachée pour créer le lac Diefenbaker, la belle court sur plus de 400 km avant de se jeter dans la rivière Assiniboine. Sa vallée est riche d’une histoire aussi fascinante que sont précieux et rares ses chênes à gros fruits et ses poissons nommés «buffalos à grande bouche». Dans une province appelée Saskatchewan, où l’on retrouve un village nommé Perdue et une rivière baptisée Qui ne parle pas, je crois que la vallée de la Qu’Appelle couronne avec panache ces beaux poèmes de la toponymie.

Il y a 15 réserves amérindiennes dans la vallée de la Qu’Appelle. C’est le résultat du traité Numéro quatre, celui du mois de septembre 1874, que les Cris des Plaines, mais aussi les Saulteux des Prairies et les Sioux assiniboines, signèrent à contrecœur. Ils abandonnaient, transportaient, cédaient tous leurs droits sur leurs terres ancestrales en retour de la protection de la Couronne britannique.

De quelle protection s’agissait-il? Cette sollicitude se résumait à de petites sommes d’argent devant être remises chaque année aux individus enregistrés sur des réserves indiennes; à la construction d’écoles primaires; et à une assistance en cas de famine ou de maladie. Il s’ajoutait à cela le droit de chasser sur les terres qui n’étaient pas occupées par des colons ni concédées – soit les terres dites de la Couronne – , ainsi que la protection des Indiens contre les possibles exactions des colons. Par sa grande bonté, la reine Victoria exprimait aussi sa volonté de reconnaître l’intégrité des peuples signataires.

Ces peuples échangeaient leurs droits souverains contre l’empathie britannique. En réalité, c’était une farce tragique. Tous les traités furent trahis par le gouvernement fédéral, le Numéro quatre comme les autres. Dans le sud de la Saskatchewan, les agents des Affaires indiennes et la Police à cheval du Nord-Ouest se comportèrent comme des brutes, humiliant et affamant les Au­­toch­­tones.

Sa Majesté avait menti. Son gouverneur général n’allait pas faire respecter l’intégrité des personnes et des peuples en ce Canada surréaliste et misérable. Les Amérindiens se sont révoltés en 1885, au lac à la Grenouille, à la Butte aux Français, à Cut Knife Hill, Battleford et Batoche. Ils ont pris les armes avec les Métis de Dumont et de Riel. Après les faits, six Cris et deux Assiniboines furent pendus. Il faut donc ajouter au nom de Louis Riel ceux de ces Cris exécutés sous le gouvernement de John A. Macdonald: Esprit Errant, Ciel Rond, Homme Misérable, Mauvaises Flèches, Petit Ours et Corps de Fer. L’histoire n’a pas retenu les noms des deux Sioux assiniboines.

Les Amérindiens avaient signé le traité Numéro quatre en 1874 et le nom de leurs représentants, traduits des langues autochtones par l’interprète francophone Pratte, sont connus: La Voix Haute, La Plaine, le Petit Garçon, Le Pauvre Homme, Le Petit Orignal Blanc, Homme Orgueilleux, Quatre Griffes, Pigeon et Premier Fils de l’Homme Debout sur Terre. Je ne sais pas si le gouverneur général du Canada tient encore aujourd’hui la liste de ces beaux noms dans sa très honorable mémoire. Je ne sais pas non plus s’il retourne les appels de la rivière Qu’Appelle, où la complainte de l’injustice s’ajoute aujourd’hui à celle de la belle mourante de la vallée.

Photo: Glenn Tanaka

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