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Reportages

Science et fraude : un phénomène inquiétant

Marine Corniou - 21/10/2013
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Le dossier original est disponible ici ou dans le numéro de QS de novembre 2013. Il a été modifié ci-dessous pour faciliter la lecture en ligne.


Les scientifiques sont-ils des tricheurs? À en croire le nombre d'erreurs et de fraudes régulièrement dénoncées dans la littérature scientifique, le doute est permis. Falsification de données, plagiat, republication de données déjà publiées ailleurs ou encore invention pure et simple de résultats sont autant d’entorses à l’intégrité qui ternissent régulièrement l’image des scientifiques et celle de la science.

De plus en plus d'articles invalidés

Un fait troublant, d'abord : le nombre d’articles incorrects retirés des bases de données après publication dans les revues "savantes" a été multiplié par 15 en 10 ans, alors que le nombre total d’articles publiés a augmenté de moins de 50 % pendant la même période.

« Il est impossible de dire si l’augmentation des rétractations d’articles est due à une multiplication des fraudes ou simplement à une plus grande vigilance des scientifiques, de moins en moins isolés les uns des autres. Cependant, le pourcentage d’articles retirés au motif précis de “fraude” a été multiplié par 10 depuis 1975. Et il est peu probable que ce soit le seul fait d’une meilleure détection», affirme Ferric C. Fang, de l’université de Washington.

Ce biologiste a publié une étude en 2012 portant sur 2 047 articles de science biologique retirés après publication. Sa conclusion est inquiétante. Soixante sept pour cent d’entre eux ont été écartés pour cause d’inconduite scientifique, qu’il s’agisse de fraude ou de plagiat, et seuls 23% l’ont été pour erreur. C’est l’inverse de ce qu’on croyait jusqu’ici. « Il existe un problème dans le monde scientifique et on doit y faire face, affirme le docteur Fang. Ces articles frauduleux rétractés, qui ne représentent en fait qu’une publication sur 10 000, ne sont que la pointe de l’iceberg. »

Des témoignages à la pelle

Il suffit d’ailleurs d’évoquer la question auprès de scientifiques pour recueillir une foule de témoignages, anonymes pour la plupart, sur les pratiques discutables de certains chercheurs et étudiants au doctorat ou au post-doctorat. Sans forcément parler de « fraude », les petites magouilles semblent en effet monnaie courante au sein des labos. On écarte les données gênantes pour obtenir des résultats plus tranchés; on arrondit les courbes; on gonfle le nombre d’animaux testés; ou on gomme les détails embarrassants sur les photos d’expériences en un coup de Photoshop.

En 2009, une analyse, publiée en ligne dans PLOS ONE et compilant les résultats de 21 enquêtes, a démontré que 2% des scientifiques admettent avoir déjà fabriqué, falsifié ou altéré des données; et que 34% avouent être peu regardants sur la méthodologie, ou quand vient le temps d’écarter certaines valeurs ou d’omettre des résultats qui ne font pas leur affaire. Quand on leur demande de parler de l’honnêteté de leurs pairs, on tombe des nues: 14% affirment qu’un de leurs collègues a déjà trafiqué ou falsifié ses données; 72% en connaissent un qui les "bidouille" de temps à autre !

Sans oublier le plagiat. Rapportées lors d'une conférence tenue à Montréal en 2013 par James Kroll, directeur des investigations de la National Science Foundation, aux États-Unis, certaines excuses avancées par des chercheurs reconnus coupables de plagiat frisent le ridicule. Qu’on en juge : elles vont de «c’était dans le domaine public» à «c’est la faute de mon étudiant» en passant par «j’avais du reflux gastrique» ou «j’ai été distrait par les chants d’oiseaux».

Tout cela dans un seul but : publier davantage d’articles dans les revues les plus prestigieuses. «C’est comme ça que fonctionne le monde universitaire, explique Anne-Laure Nouvion, ancienne chercheuse et directrice de Médecine Sciences Amérique, une revue destinée aux médecins et chercheurs en science de la santé. Plus les chercheurs publient dans les bonnes revues, plus ils reçoivent de financement pour mener leurs recherches.» Le pression devient forte, pour publier... à tout prix.

En effet, pour faire avancer sa carrière, se faire connaître, financer son équipe, un chercheur doit publier ses résultats dans des revues scientifiques « à comité de lecture » (un groupe d’experts qui examine l’intérêt et la qualité des travaux, demande des précisions, etc.). Il existe plus de 25 000 revues couvrant tous les domaines scientifiques, mais certaines se détachent du lot. Lues par l’ensemble de la communauté scientifique et gages de reconnaissance, ce sont les «bibles» des chercheurs.

Tricher... ou périr

Publier dans Science, Nature ou Cell (la triade SNC pour les intimes) est presque devenu une fin en soi. « Dans certains domaines, comme les neurosciences, si aucune de ces revues ne publie vos travaux, vous n’avez aucune chance de décrocher un poste permanent de chercheur », souligne Charles Dupras, qui a obtenu une maîtrise en biologie moléculaire mais mène aujourd’hui un doctorat à l’Université de Montréal en bioéthique. « J’ai été découragé par le milieu de la recherche en biologie », affirme-t-il.

Même son de cloche pour Anne-Laure Nouvion qui ne mettra plus les pieds dans un laboratoire. « J’ai été dégoûtée : trop de compétition, trop de pression », déplore-t-elle. Plus personne ne peut échapper à l’ultimatum « publier ou périr ».

Certains pays, dont la Chine, offrent même des primes pouvant équivaloir à plusieurs années de salaire aux chercheurs qui écrivent dans les meilleures revues. La carotte est trop tentante. « Si on étudie un sujet important, on peut être sûr que quatre ou cinq autres labos dans le monde y travaillent aussi, et qu’ils peuvent nous scooper à tout moment. Alors la pression pour obtenir aussi vite que possible des résultats positifs, susceptibles d’être publiés dans un journal prestigieux, est énorme. Cela pousse à la falsification, car il est bien plus rapide de fabriquer un résultat que de mener une expérience », résume Julien Bergeron, chercheur au post-doctorat en biologie moléculaire à l’université de la Colombie-Britannique, à Vancouver. D’autant que les éditeurs de publications savantes, qui n’ont ni le temps ni les moyens de vérifier les données brutes, se contentent de faire confiance aux auteurs.

Une compétition malsaine

La compétition inhérente à la recherche, autrefois motivante, crée aujourd’hui un climat de travail de plus en plus malsain, à mesure que les budgets et le nombre de postes diminuent. Au cours des quatre dernières années, les investissements du gouvernement fédéral en science et technologie ont chuté de près de 13%, selon Statistique Canada.

Plutôt que de jeter la pierre aux individus pris en défaut, le monde universitaire dénonce les vices du système. « La tricherie est inexcusable, mais c’est le signe que les conditions de recherche, très précaires, ont des effets pervers. Le système fonctionne mal, et la situation est très préoccupante », souligne Charles Dupras.

Comme lui, de nombreux scientifiques tirent la sonnette d’alarme, désireux de briser l’omerta et de remettre la science dans le droit chemin. Sur la toile, les blogues qui traquent les articles frauduleux, les photos trafiquées ou les textes plagiés fleurissent. Sur l’un d’eux (aujourd’hui fermé pour raisons légales), Paul Brookes, chercheur à l’université de Rochester, aux États-Unis, a recensé en 6 mois plus de 500 images suspectes dans 300 articles, grâce à des dizaines de délateurs, anonymes pour la plupart.

« C’est très difficile, si on est un simple étudiant ou un jeune chercheur, de dénoncer ouvertement les mauvaises pratiques des autres sans mettre en péril sa carrière, surtout lorsqu’ils ont présenté des résultats importants », affirme Anne-Laure Nouvion. Selon plusieurs études, près de la moitié des cas d’inconduite ne sont jamais rapportés aux autorités de l’institution. « Les enquêtes sur les fraudes sont menées à l’interne par les universités qui n’ont aucun intérêt à perdre un ponte de la recherche, même s’il a triché, qui récolte chaque année plusieurs millions de dollars de bourses », commente Paul Brookes.

L’absence de sanctions

Comme tous les lanceurs d’alerte, il déplore le manque de transparence des investigations internes et l’aspect «dérisoire» des sanctions. Au Canada, les trois organismes fédéraux de la recherche (le CRSH, le CRSNG et les IRSC) ont créé en 2011 le Groupe sur la conduite responsable de la recherche (GCRR) et rédigé un cadre de référence prônant les bonnes pratiques, auquel toutes les universités sont obligées d’adhérer.

Ces dernières doivent faire part des allégations de fraude qu’elles reçoivent et soumettre leur rapport d’enquête au GCRR qui peut aller jusqu’à mettre fin au financement ou demander le remboursement des fonds versés. « L’obligation de respecter le cadre de référence incombe aux chercheurs, mais aussi aux établissements. Nous n’avons pas le droit de faire notre propre enquête, mais nous pouvons demander des précisions au comité d’investigation. Et nous exigeons également qu’au moins un membre de ce comité soit externe à l’université », précise Susan Zimmerman, directrice du Secrétariat sur la conduite responsable de la recherche.

« Les universités sont les mieux placées pour régler les cas d’inconduite, assure de son côté Denis Mayrand, vice-recteur à la recherche à l’Université Laval. Et nous n’avons pas intérêt à perdre la confiance des gens. »

Hélas, le système n’est pas infaillible. « Le conflit d’intérêt des universités est évident et l’absence de comité indépendant avec pouvoir d’enquête, comme cela existe aux États-Unis, est une lacune structurelle », avance Bryn William-Jones, bioéthicien à l’Université de Montréal et spécialiste de l’intégrité de la recherche et des conflits d’intérêt.

Comme Susan Zimmerman, ce chercheur insiste sur l’importance de la prévention et de la promotion de l’intégrité, sur lesquelles le Canada, dit-il, est «très en retard».

Une flopée de lignes directrices

Aux niveaux fédéral et provincial (Fonds de recherche du Québec), de nombreux projets de lignes directrices et autres webinaires de formation sont en cours de préparation. Suffiront-ils à changer les pratiques ? Rien n’est moins sûr. « Il faut appliquer des sanctions, mais une approche uni uniquement punitive incite à cacher les problèmes. Pour réduire le nombre de cas d’inconduite, il est avant tout nécessaire d’agir sur les facteurs causaux, qui sont nombreux et bien identifiés. En fait, c’est toute la culture scientifique qui doit changer », pense Bryn William-Jones.

La tâche est donc ardue, mais la prise de conscience actuelle est un bon début. « De plus en plus de chercheurs commencent à plaider pour la publication d’études négatives et pour un accès libre à tous les résultats de recherche, publiés ou non », note l’éthicien.

Le salut pourrait bien venir de la communauté scientifique elle-même, et de sa mobilisation croissante sur Internet. Lorsque, en 2011, la revue Science a publié une étude de la NASA suggérant l’existence de bactéries vivant avec de l’arsenic à la place du phosphore dans leur ADN, les protestations ne se sont pas fait attendre. De nombreux chercheurs ont inondé Science de lettres questionnant la méthodologie de l’étude, et plusieurs équipes ont pu accéder aux échantillons, refaire les manipulations et démentir les résultats initiaux.

« Les cas extrêmes nous font penser que le milieu est corrompu, mais 90% des chercheurs sont là pour de bonnes raisons. Ils sont passionnés, motivés et alertes, soutient Bryn William-Jones, pétillant d’optimisme. Ce qui est crucial pour l’avenir, c’est de valoriser l’importance de l’intégrité et d’étudier le sujet avec des éthiciens, des psychologues, des spécialistes de la gestion, pour savoir quels incitatifs mettre en place. On peut changer les cultures. Mais il faut être patient. Ça prend toujours le temps d’une génération. »

La science est peut-être dans une mauvaise passe, mais elle reste son propre garde-fou. Elle finit toujours, avec le temps, par s’autocorriger.


 

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