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Hélium: un marché volatil

Par Marie Lambert-Chan - 05/10/2017
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Le Qatar a cessé de produire de l’hélium pendant un mois, au cours de l’été dernier. Une interruption qui a semé l’émoi chez les chercheurs et les industriels pour qui ce gaz est indispensable.

Depuis juin, le minuscule État du Qatar est isolé de ses voisins du golfe Persique, qui lui ont fermé leurs frontières après avoir accusé son gouvernement de soutenir les groupes terroristes. La crise diplomatique, qui semble toujours sans issue au moment d’écrire ces lignes, a compliqué les déplacements des Qataris, l’importation de nourriture, le pèlerinage vers la Mecque… et la chaîne d’approvisionnement en hélium.

Deuxième plus grand producteur du monde après les États-Unis, le Qatar a fermé ses usines d’hélium pendant un mois, incapable d’exporter ce gaz noble par la route habituelle qui traverse la frontière de l’Arabie saoudite jusqu’à un port des Émirats arabes unis.

L’interruption a soulevé un vent de panique dans des laboratoires, des hôpitaux et des usines du monde entier, certains craignant une pénurie d’hélium, d’autres une augmentation vertigineuse de son prix. Car, faut-il le rappeler, ce gaz ultra léger ne sert pas qu’à gonfler des ballons et à imiter Donald Duck. Une fois liquéfié, il atteint des températures frôlant le zéro absolu, ce qui en fait l’ingrédient incontournable pour refroidir des aimants supraconducteurs utilisés, par exemple, dans les appareils d’imagerie par résonance magnétique ou les accélérateurs de particules. L’hélium est aussi indispensable pour gonfler des ballons météorologiques, purger les réservoirs de fusée, produire de la fibre optique, maintenir des instruments satellitaires à basse température, etc. Bref, sans hélium, la planète tournerait un peu moins rond.

Par chance, les usines qataries ont redémarré. Les bonbonnes d’hélium sont désormais exportées via Oman, pays du sud de la péninsule arabique qui ne participe pas au blocus. « Il y a eu plus de peur que de mal, mais cet événement illustre, une fois encore, la vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement », observe Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal (UdeM).

En effet, le marché de l’hélium n’en est pas à sa première crise. Au cours des 10 dernières années, 2 pénuries sont survenues (2006-2007 et 2011-2013). Non pas parce que la Terre manque d’hélium : les réserves mondiales sont estimées à environ 52 milliards de mètres cubes. De quoi tenir pendant au moins deux siècles.

Le problème, c’est que l’approvisionnement dépend d’une poignée de pays exploitant des gisements de gaz naturel d’où est extrait l’hélium. Les États-Unis satisfont un peu plus de la moitié des besoins mondiaux et le Qatar, environ le quart. Les autres producteurs sont l’Algérie, l’Australie, la Russie et la Pologne. « Il suffit que l’un de ces joueurs éprouve des ennuis pour que le marché soit destabilisé », remarque Normand Mousseau. Et, contrairement au pétrole, aucune réserve stratégique n’existe pour suppléer à la demande immédiate. « Il y avait une réserve au Texas jusqu’en 1996, mais le gouvernement américain l’a privatisée », rappelle l’expert. Certains fondent beaucoup d’espoir sur un gisement d’hélium pur découvert en Tanzanie en 2016. La compagnie norvégienne Helium One projette de l’exploiter dès l’année prochaine. « Ce sera une source supplémentaire qui pourrait servir de complément au marché, mais le salut de l’industrie ne passe pas par là », tempère M. Mousseau.

La solution se trouve davantage dans le recyclage de l’hélium. Sans cette technique, le gaz s’évapore dans l’atmosphère, perdu à tout jamais. Les scientifiques y ont de plus en plus recours, car leurs budgets ne peuvent soutenir la hausse du prix du gaz – jusqu’à 250 % au cours des cinq dernières années, selon un rapport conjoint des American Physical Society, Materials Research Society et American Chemical Society.

« Dans notre laboratoire, nous avons une sorte de ballon qui récupère l’hélium évaporé, puis nous le remettons à l’état liquide à l’aide d’un liquéfacteur », explique Andrea Bianchi, physicien spécialisé en supraconductivité à l’UdeM. Chaque semaine, ses étudiants et lui recyclent ainsi 100 litres d’hélium, ce qui représente une économie hebdomadaire de près de 1 000 $. « C’est beaucoup de boulot, mais ça vaut la peine, témoigne-t-il. En recherche fondamentale, c’est devenu nécessaire d’avoir une telle machine, parce nos subventions ne sont pas assez élevées pour couvrir le coût de l’hélium. » Cela dit, il n’est pas plus facile de réunir les sommes pour payer un liquéfacteur. « Le nôtre a coûté 150 000 $, mais il est petit. Les plus gros se détaillent à 1 million de dollars et ils exigent l’embauche de techniciens spécialisés », note Andrea Bianchi.

Et pourquoi les gouvernements ne subventionneraient-ils pas le recyclage de l’hélium ? « En effet, approuve Normand Mousseau. Ils pourraient aussi créer des réserves stratégiques et même interdire l’utilisation de ce gaz pour les ballons de fête, ce qui diminuerait la demande. En réalité, cela est un problème politique et non un problème de ressource. »
 

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