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Reportages

Le cerveau aussi a besoin de vacances

Par Marie Lambert-Chan - 14/05/2016


Vous êtes enfin en vacances! Tous les soucis qui vous accablaient au boulot, quelques jours auparavant, se sont évanouis. Sans horaire ni obligations, vous avez l’impression d’avoir la tête plus légère. Votre intuition est juste: votre cerveau est lui aussi en vacances. Mais attention, il n’est pas oisif pour autant.

«Même en vacances, le cerveau reste très actif, mais pas de la même manière que pendant un travail répétitif ou requérant une grande concentration, ce qui lui est très bénéfique», affirme Sylvain Baillet, professeur en neurologie et neuro­chirurgie à l’Institut et hôpital neurologiques de Montréal.

En effet, bien que les neuroscientifiques n’aient jamais comparé les méninges de vacanciers à celles de travailleurs – une situation plutôt difficile à reproduire en laboratoire –, ils accumulent depuis plus de 20 ans des indices qui suggèrent que le fonctionnement du cerveau se modifie lorsqu’on l’extirpe de la routine métro-boulot-dodo. Ce qui tombe un peu sous le sens, puisque barboter dans la piscine n’exige pas le même effort que rédiger un courriel destiné à des clients.

Au travail, on planifie, on mémorise, on organise, on prend des décisions et on «multitâche». Le cortex préfrontal, responsable du maintien de l’attention et de la mémoire de travail, est chauffé à blanc. De son côté, en conjugaison avec l’amygdale et l’insula, le cortex cingulaire antérieur bosse très dur pour détecter nos erreurs, transformer nos intentions en actions, résoudre des problèmes et jongler en temps réel avec plusieurs occupations. En prenant la clé des champs, on permet à ces régions cérébrales de souffler un brin. Mais on ne les laisse pas totalement en jachère. On continue d’y faire appel, mais de façon plus légère, qu’il s’agisse de lister les objets à mettre dans sa valise ou de se rappeler du trajet menant au chalet.

Cela dit, les vacanciers ne passent pas leur temps à organiser et à planifier; ils aiment bien se livrer au farniente. Et c’est précisément là qu’entre en scène le réseau du mode par défaut (RMD). Curieuse expression qui désigne l’activité du cerveau au repos, c’est-à-dire ces instants où il n’est ni à la tâche ni endormi. «Pendant longtemps, on a entretenu des idées préconçues à propos de ce qui se tramait dans le cerveau quand on ne faisait rien, raconte Sylvain Baillet qui dirige également le Centre d’imagerie cérébrale McConnell, à Montréal. On croyait qu’on y observerait peu d’activité ou que cette activité serait confuse et varierait d’un individu à l’autre. Or, avec l’avènement de l’imagerie cérébrale, la communauté scientifique a découvert avec surprise que l’activité au repos du cerveau est aussi intense et énergivore que lorsque ce dernier est accaparé par une tâche. Elle est également très structurée, couvrant plusieurs régions qui “s’allument” de façon synchronisée et spontanée, dès que le cerveau est inoccupé. Cela survient tous les jours, à tout moment, mais on peut penser que les vacances y sont plus propices.»

Et que fait-on exactement lors­qu’on flemmarde dans son ha­mac, absorbé dans son RMD? On rêvasse, on fantasme, on se projette dans le futur, on fait resurgir des souvenirs, on se rejoue des conversations, on passe en revue sa façon de traiter les autres, on replonge dans ses désirs et ses déceptions. On peut même avoir une illumination (que croyez-vous que faisait Archimède dans sa baignoire quand il a crié «Eurêka!»?). Loin d’être une perte de temps, cette forme d’intros­pection est en fait une habitude très saine. «Il est de plus en plus évident que cette pensée non dirigée est cruciale pour consolider son identité et donner du sens à sa vie, déclare Mary Helen Immordino-Yang, neuroscientifique et psychologue, qui enseigne au Brain and Creativity Institute de l’université de Californie du Sud. Malheureusement, dans le train-train quotidien, nous sommes souvent trop occupés à accomplir une tâche après l’autre, ce qui nous empêche de nous laisser aller à ce que j’appelle une réflexion interne constructive.»

Selon elle, la capacité du cerveau à enclencher et à interrompre le RMD, de même que la force de la connectivité entre les régions cérébrales impliquées dans ce réseau, serait associée à un bien-être accru, un quotient intellectuel plus élevé, une ouverture à la nouveauté, une plus grande créativité et de meilleures habiletés de lecture. A contrario, un cerveau qui présente une activité au repos anormale pourrait révéler la présence d’une maladie neurodégénérative ou neuropsychiatrique, comme la maladie d’Alzheimer, la schizophrénie, un trouble du spectre de l’autisme, un déficit de l’attention ou la dépression. «À partir de là, s’interroge Sylvain Baillet, pourrait-on imaginer que, chez une personne en santé, il y aurait aussi des conséquences à ne jamais laisser libre cours à son RMD et à réprimer les régions cérébrales que ce dernier sollicite? Pour le moment, on ne le sait pas.»

En revanche, on sait que l’absence de vacances a des répercussions psychologiques et physiologiques nocives: stress, anxiété, problèmes cardiaques, insomnie, difficultés de concentration et de mémoire, fatigue et, au bout du compte, épuisement professionnel. «Toutes les études sur la récupération démontrent que le détachement psychologique par rapport au travail est important pour la santé mentale, note Jacques Forest, psychologue et professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Tout comme la vie est faite de cycles d’éveil et de sommeil, il faut aussi une alternance entre les périodes de travail et les pauses, où l’on peut penser à autre chose.»

Le danger, c’est que les travailleurs ne sentent pas toujours l’usure s’installer. «Ils sont comme la grenouille qui reste dans la marmite, alors que l’eau devient de plus en plus chaude, jusqu’à ce qu’elle s’ébouillante, fait remarquer Julie Carignan, associée principale chez SPB Psychologie orga­nisa­­ti­onnelle, à Longueuil. C’est un piège, même pour ceux qui finissent par s’accorder des vacances. Ils sont si épuisés qu’ils tombent malades et que leurs vacances deviennent une convalescence. Ils se privent alors des bienfaits d’une vraie pause, par exemple prendre du recul, faire le plein d’énergie et avoir de nouvelles idées.»

Malgré les preuves scientifiques, les travailleurs québécois prennent de moins en moins la route des vacances. Ou, s’ils le font, ils ne décrochent pas vraiment, car ils persistent à rester en lien avec leur emploi ou à apporter du boulot. C’est la tendance qui se dégage de l’édition 2015 du sondage annuel mené par la firme CROP et l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. Il révèle que les Québécois prennent en moyenne 2 se­mai­nes de vacances alors que ce nombre était de 2,3 en 2013. Plus de 1 individu sur 10 reste au bureau tout l’été et 2 employés sur 5 sont incapables de couper les ponts avec leur organisation. Pourtant, la Loi sur les normes du travail stipule qu’un employé ayant un an ou plus d’ancienneté a droit à au moins deux semaines de vacances payées par année.

«C’est très triste, commente Jacques Forest. Il y a une idée largement répandue voulant que, en travaillant plus, on performe davantage. Or, il n’y a rien de plus faux.» Ce spécialiste de la psychologie de la performance donne en exemple les athlètes olympiques qui se font un devoir d’inclure le repos dans leur routine. «Prenez les skieurs acrobatiques, dit-il. Pour eux, une bonne journée de travail équivaut à trois ou quatre descentes. Pas 150! Que font-ils, le reste du temps? Massothérapie, étirement, réchauffement, alimentation, hydratation, sieste. Pourquoi en irait-il autrement pour Monsieur et Madame Tout-le-Monde?»

On en est peut-être rendu à un point où il faut réapprendre l’art de se reposer, soulève Sylvain Baillet. «Sans tomber dans le “mysticisme”, je pense qu’on peut entraîner son cerveau à se déconnecter du travail, ce qui – je le conçois – exige une certaine discipline», déclare-t-il en ajoutant que les organisations ont aussi leur rôle à jouer en incitant leurs employés à prendre des pauses sous toutes leurs formes, depuis la «microsieste» jusqu’à l’année sabbatique.

Comment arrive-t-on à mettre son cerveau en mode vacances? Les recherches en psychologie organi­sation­nelle indiquent qu’une récupé­ration pleine et entière passe par le détachement psychologique et le changement d’activation. Autrement dit, il faut s’adonner à une activité plaisante qui change les idées. Laquelle? Il y a autant de réponses qu’il y a d’individus. «Pour moi, c’est le vélo ou le ski, raconte Jacques Forest. Quand je pratique ces sports, je ne pense à rien d’autre.»

Car le véritable «tue-vacances», c’est la rumination, un état où l’on ressasse les mêmes pensées. Et cet état peut être induit… par le fameux RMD! En effet, entre la rêvasserie et la mélancolie, il n’y a qu’un pas. «En songeant beaucoup à soi, on peut en venir à broyer du noir, reconnaît Mary Helen Immordino-Yang. Pour éviter cet écueil, il faut s’occuper l’esprit... mais pas trop! Une réunion entre amis, une promenade, un bon bouquin sont d’excellents antidotes.»

Pour devenir un pro du repos, il ne suffit pas de s’exercer une fois par année pendant la belle saison. «Il faut décompresser tous les jours», recommande Jacques Forest. C’est d’autant plus important que différentes études démontrent que les bénéfices psychologiques des vacances annuelles sont temporaires: ils disparaissent déjà, un ou deux jours après le retour au travail. Chez les plus chanceux, les effets se prolongent jusqu’à quatre semaines.

«Avec l’espérance de vie qui augmente et les carrières qui se prolongent, il faut absolument trouver des moyens pour mieux équilibrer les périodes de travail et de repos afin d’avoir une vie personnelle et professionnelle épanouie», estime Jacques Forest. Et, conséquemment, un cerveau en meilleure santé.

 
Sevrage numérique

Au cours des dernières années, la multiplication des écrans et la tendance à l’hyper-connectivité ont poussé certains à pratiquer des «détox» numériques; des sevrages de quelques jours, voire de quelques semaines, où les téléphones intelligents, les textos, les réseaux sociaux et Internet sans fil sont proscrits. Leur argument: se débrancher permet de mieux se reconnecter à soi-même. La plupart profitent évidemment de la période des vacances pour s’imposer cette cure.

Qu’en pensent les scientifiques? Tous les experts interrogés dans le cadre de cet article s’entendent pour dire que ce ne sont pas les bidules électroniques qui posent problème, mais davantage les motivations de leurs utilisateurs. «Je recommanderais une telle détox à une personne qui consulte compulsivement son téléphone tous les soirs pour répondre à ses courriels afin de s’attirer les bonnes grâces de son patron. Mais je ne le conseillerais pas à une personne en vacances qui utilise sa tablette pour réaliser des vidéos-souvenirs ou regarder des films avec ses enfants», illustre Jacques Forest.

En fait, il faudrait plutôt prôner une détox du boulot. Malheureusement, pour plusieurs, il est désormais difficile, voire impossible, de «tirer la plogue». «Le monde du travail est beaucoup plus complexe et ambigu qu’il ne l’était, explique la psychologue Julie Carignan, de SPB psychologie organisationnelle, qui voit passer dans son bureau bien des gestionnaires qui ont du mal à décrocher. Il est devenu ardu d’organiser son emploi du temps de manière à partir la tête en paix, soit parce qu’il n’y a pas de collègue clairement identifié à qui on peut déléguer ses dossiers, soit parce que les projets en cours n’ont pas un début et une fin précis. Résultat: on remet sans cesse ses vacances à plus tard ou on part avec l’intention de consulter ses textos et ses courriels pour être sûr de ne rien manquer.»

Pour se sortir de cette impasse, la psychologue recommande de planifier autant que possible son départ et, en cas d’urgence, d’offrir un mode de communication moins envahissant que son cellulaire personnel, par exemple le numéro de téléphone de son hôtel ou celui d’un intermédiaire de confiance qui agira comme messager.

Illustration : Sonia Roy

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