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Luc-Alain Giraldeau: Le droit de réplique de l'ADN

Propos recueillis par Brïte Pauchet - 22/09/2016


Il a suffi d’une étincelle, d’une seule molécule capable de se dédoubler pour que la vie apparaisse sur Terre. Ce hasard incroyable a amené l’invention de millions d’organismes dans un grand «copier-coller» du vivant. Dans son plus récent livre, Dans l’œil du pigeon: évolution, hérédité et culture (Boréal), Luc-Alain Giraldeau, biologiste spécialisé en comportement animal et doyen de la faculté des sciences de l’Université du Québec à Montréal, explique que cette course à la réplication de l’ADN forge le vivant encore aujourd’hui, y compris dans nos comportements les plus intimes.

Pourquoi vous intéressez-vous à ce qui s’est passé il y a 4 milliards d’années pour expliquer le comportement des humains d’aujourd’hui?

Avant de comprendre le comportement humain, ou celui du chien ou du lézard, il faut comprendre ce qu’est la vie; ce qui l’a créée. Pourquoi les animaux tiennent-ils tant à se reproduire? Dans le vivant, il n’y a pas d’autre logique que la reproduction. Comme le saumon qui vient mourir sur les galets pour se reproduire, nous ne sommes qu’un agencement temporaire de gènes dont la seule fonction est d’en faire d’autres.

Par ailleurs, la vie n’a pas débuté avec l’objectif de créer des humains. Une fois qu’est apparue la première molécule «autoréplicante», alors a commencé la course à qui se multiplie le mieux. Nous n’en sommes qu’une version. Le pigeon en est une autre. C’est ça qui est affolant: on n’est qu’une variante d’une même course! Cela démontre à quel point nous sommes uniques et éphémères. Autant en profiter pendant que ça dure.

La course à la réplication de l’ADN est-elle le principal élément qui explique nos comportements?

Tout objet vivant (plante, animal, bactérie ou virus) se situe à l’interaction constante entre deux histoires: une histoire qui n’est pas tout à fait la sienne et dont il hérite – celle de sa lignée – et une histoire anecdotique, la sienne propre. Le comportement est le résultat de cette interaction.
Il peut ainsi exister deux explications à un même comportement sans qu’elles entrent en conflit l’une avec l’autre. Par exemple, je mange parce que je ressens personnellement la faim et je mange pour rester en vie.

Y a-t-il un lien entre la sélection naturelle et la course à la réplication de l’ADN?

Tout le monde pense comprendre ce qu’est l’évolution par sélection naturelle sans réaliser qu’elle s’applique, encore aujourd’hui, aux plantes, aux animaux et également à nous, les humains. Il ne peut y avoir de sélection naturelle sans multiplication du vivant. Il faut un groupe pour réaliser une sélection.
La sélection naturelle ne planifie rien. Elle agit toujours dans le court terme: ce qui est bon pour moi ici et maintenant. Elle ne tient pas compte des conséquences. Dans leur course à la réplication, les gènes ont inventé toutes sortes de «véhicules»: les êtres vivants. Chacun est adapté à sa niche écologique. Le colibri a un bec fin pour extraire le nectar des fleurs. Si les fleurs à longue corolle se raréfient, seuls les colibris capables de se nourrir autrement transmettront leurs gènes.
Ainsi, la sélection naturelle mène invariablement à l’extinction d’espèces: celles qui sont moins aptes, dans le sens biologique, c’est-à-dire qui ne transmettront pas leurs gènes aux générations suivantes. Plus de 99% des espèces vivantes ont disparu depuis l’apparition de la vie sur Terre.

À quoi ressemblaient les premiers «réplicateurs» de l’ADN?

Les paléobiologistes supposent que cette molécule capable d’agencer les éléments qui l’entourent afin de produire une copie d’elle-même était une sorte d’acide ribonucléique apparié à une protéine dont il permettait la synthèse.

Comment l’être humain, réparti partout sur la planète, se positionne-t-il dans cette course à la survie?

Les véhicules créés par les gènes varient: une cellule bactérienne, un assortiment de cellules, un organisme complexe, une colonie d’abeilles où un seul individu, la reine, transmet les gènes pour tous. Selon le chercheur britannique Mark Pagel, la diversité culturelle des humains serait une évolution des gènes vers un autre type de regroupement: le «véhicule culturel». C’est la somme des connaissances passées et actuelles d’un groupe, transmises d’une génération à l’autre. Façonné par le langage et la soif d’apprendre, il renferme les clés de la survie. C’est pourquoi on se comporte envers le véhicule culturel d’une manière qui a un sens biologique. Les humains s’y entraident de manière très poussée. Ils risquent leur vie pour lui; par exemple, les pompiers. En conséquence, certains individus auront moins de chances de transmettre leurs propres gènes. Mais en protégeant le véhicule culturel, ils favorisent la réplication de ceux de leur groupe ou de leur fratrie, à l’image de ce qui se passe chez les insectes sociaux. D’un point de vue probabiliste, la survie du groupe est un moyen plus efficace de réplication des gènes que celle d’un seul individu.

Où se situe notre libre arbitre dans ce contexte?

Les gènes ne contrôlent pas finement nos actions individuelles. Ils se chargent des besoins essentiels, de l’instinct de survie, de la crainte de la mort, de l’amour envers les enfants. Bref, tout ce qui favorise la transmission du matériel génétique. Le libre arbitre se situe entre ces fonctions de base et ce que nous sommes réellement.
Le comportement est rarement déterministe. Il n’y a pas de «gène de la violence» ou de «gène du racisme» comme il y a des gènes qui déterminent la couleur des yeux. Même si le véhicule culturel peut en partie expliquer certains comportements répréhensibles, nous avons le pouvoir d’agir pour les désamorcer.

 
Pour en savoir plus:
Dans l’œil du pigeon: évolution, hérédité et culture, Éditions du Boréal, 2016.



Image: Donald Robitaille

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