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Reportages

Retrouver nos rivières cachées

Par Marine Corniou - 24/08/2017
Photo: Andrew Emond. La seule portion visible de la rivière St-Pierre court à l'air libre sur 150 m dans un golf, près de Côte-Saint-Luc.

Le projet Bleue Montréal vise à ramener l’eau au cœur du paysage urbain, en exhumant des ruisseaux enfouis depuis plus d’un siècle.

Mai 1642. Paul Chomedey de Maisonneuve, Jeanne Mance et une quarantaine de colons débarquent sur l’île de Montréal pour y fonder Ville-Marie. Ils érigent leur palissade sur l’actuelle pointe à Callière, là où la petite rivière Saint-Pierre se jette dans le Saint-Laurent. Difficile, près de quatre siècles plus tard, d’imaginer que de l’eau coulait à la place du bitume de la place d’Youville…

La rivière Saint-Pierre n’est pas la seule à avoir été rayée des cartes montréalaises. Qui se souvient des ruisseaux Prudhomme, Notre-Dame-des-Neiges ou Migeon, qui serpentaient autrefois dans la ville ? Ou même de la rivière Saint-Martin qui coulait le long de l’actuelle rue Saint-Antoine, dans le Vieux-Montréal ?

Depuis 150 ans, l’urbanisation a fait disparaître 82 % des cours d’eau de Mont-réal, selon une étude réalisée en 2016 par Valérie Mahaut, professeure à l’École d’architecture de la faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal.

Pour retracer ces rivières perdues, la chercheuse, avec l’aide de son équipe, a consulté plus d’une centaine de cartes historiques originales. Au total, elle a repéré 330 km de ruisseaux « natifs » qui ont été enterrés ou intégrés au fil des ans au réseau d’égout.

Les rivières cachées de Montréal
Cartographie des anciens cours d’eau réalisée à la faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. En bleu: creux (pouvant contenir un ruisseau). Pointillé rouge: la limite du bassin versant


Le but de cette enquête ? Mieux gérer à terme les eaux de ruissellement en ville, mais aussi, peut-être, ramener à la surface certains de ces trésors enfouis. C’est du moins ce qu’espère Sophie Paradis, directrice pour le Québec du Fonds mondial pour la nature (WWF), qui s’est inspirée des cartes de Valérie Mahaut pour mettre sur pied le projet Bleue Montréal. « L’idée est de redonner aux citoyens un accès à l’eau, en exhumant des rivières enfouies et en créant de nouvelles rivières urbaines, explique-t-elle. C’est ce qu’on appelle le daylighting. » Littéralement, « révéler à la lumière du jour ».

Lancé il y a quelques mois, Bleue Montréal n’est encore qu’un rêve : « Pour l’instant nous avons sélectionné cinq arrondissements où des projets pourraient être réalisés, si les élus le veulent. On les a choisis en fonction des parcs, des ruelles vertes, des rivières déjà existantes et en privilégiant des secteurs en réaménagement, où des travaux de la ville sont déjà planifiés, indique Mme Paradis. On pourrait par exemple commencer par exhumer la rivière qui coule sous le parc Jarry. » Le WWF, qui bénéficie du soutien technique de la firme Vinci consultants, espère qu’un premier ruisseau retournera à l’air libre d’ici 2020. De quoi « sublimer » le quartier choisi, estime Sophie Paradis.

Il faut dire que Montréal a beau être une île, l’eau y est absente du quotidien. « Les citoyens sont même privés de l’accès au fleuve, sauf dans de rares quartiers comme Verdun », regrette Mme Paradis.

C’est pourtant au nom du bien public que les cours d’eau ont été éliminés, comme dans la quasi-totalité des métropoles d’Europe et d’Amérique du Nord. En effet, au XIXe siècle, avec l’accroissement de la population urbaine, les ruisseaux deviennent des égouts à ciel ouvert. Ils recueillent tous les déchets ménagers, les rejets toxiques des tanneurs et des teinturiers, les cadavres d’animaux et, bien sûr, les excréments. L’air est irrespirable; les épidémies de choléra et de typhus se succèdent. Il faut assainir d’urgence.

Le plus simple, à l’époque : recouvrir ou canaliser ces nuisances aquatiques. C’est le sort qu’a subi la rivière Saint-Pierre, juste après une épidémie de choléra en 1832. On peut d’ailleurs apercevoir les vestiges de l’égout collecteur dans lequel elle a été confinée au nouveau pavillon de Pointe-à-Callière, cité d'archéologie et d'histoire de Montréal.

(Photo: Annie Labrecque)

Ci-dessus, la rivière Cheonggyecheon, à Séoul. Photo: Annie Labrecque


Gestion de l'eau

Mais à l’heure des changements climatiques, les villes entièrement bétonnées n’ont plus bonne presse. Les initiatives de « déminéralisation » se multiplient, à la fois pour lutter contre les îlots de chaleur et pour introduire quelques touches de verdure. « On parle également de plus en plus de daylighting. On constate que les cours d’eau ouverts apportent de nombreux avantages environnementaux, sociaux et économiques », observe Adam Broadhead. Ce chercheur, spécialiste des rivières urbaines et de la gestion de l’eau au département de génie civil de l’université Sheffield, au Royaume-Uni, suit le domaine de près. Il gère le site daylighting.org.uk qui recense toutes les initiatives du genre dans le monde.

« Ce type de projet s’inscrit dans la mouvance des toits verts, des ruches et de l’agriculture urbaine. L’idée est de transformer les rues afin qu’elles deviennent des espaces de vie », commente Juliette Patterson, biologiste et urbaniste pour la firme d’architecture Catalyse urbaine, à Montréal.

La résurrection de cours d’eau urbains n’est toutefois pas qu’une mode de hipsters en mal de promenades bucoliques. Elle permet avant tout de mieux gérer les eaux pluviales car, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les rivières à ciel ouvert ont tendance à limiter les risques d’inondation.

« En ville, le fait d’avoir pavé ou asphalté les bassins versants [NDLR : l’espace drainé par un cours d’eau et ses affluents] empêche les eaux pluviales de s’infiltrer dans le sol. Les canalisations déversent donc une grande quantité d’eau dans les rivières à proximité des villes, ce qui augmente leur niveau beaucoup trop rapidement. De plus, le risque d’inondation locale est accru, car les bouches d’égout sont facilement obstruées, et les vieilles canalisations se brisent souvent », explique Adam Broadhead.

« On le voit quand il y a de gros orages à Montréal : le réseau d’égout sature et il y a des refoulements », rappelle Juliette Patterson. C’est pourquoi les urbanistes intègrent de plus en plus de « jardins de pluie » dans leurs aménagements. « Ces jardins captent l’eau de ruissellement de la rue et des toits, notamment lors des grosses pluies, pour limiter les inondations. Ce sont des sortes de fossés “végétalisés”, remplis de terre, qui permettent à l’eau de percoler. Ils jouent un rôle d’éponges, mais aussi de filtres, car l’eau qui ruissèle dans les villes est souvent pleine d’hydrocarbures », explique l’urbaniste qui vient d’installer ce type de substrat dans le quartier du Triangle, à Côte-des-Neiges.

Déterrer un ruisseau s’avère toutefois plus complexe et plus coûteux. « Mais c’est faisable, sans avoir à détruire des immeubles!» commente Juliette Patterson. Souvent, on a peu construit au-dessus des rivières, car ce sont des zones instables. Il y a, par exemple, un ruisseau qui passe au pied du cimetière Côte-des-Neiges, et un autre dans le terrain du golf municipal situé rue Viau. Ce ne serait pas si compliqué de les exhumer. » La seule portion non souterraine de la rivière Saint-Pierre est elle-même située, sur environ 200 m, au golf Meadowbrook dans l’ouest de la ville.

« L’exhumation est assez simple quand le ruisseau n’est pas intégré au réseau d’égout, précise Adam Broadhead. S’il comprend des eaux usées, il faut retourner en amont pour séparer l’eau propre de l’eau souillée. Cela a déjà été fait à Zurich, par exemple, ou encore à Pittsburgh. »

La rivière Saw Mill, à Yonkers, située au nord du Bronx dans l'État de New York. Photo: Nathan Kensinger

Le retour de la biodiversité

Les premiers cas de daylighting datent des années 1980, à Zurich justement, et en Californie. D’autres projets d’envergure sont souvent cités comme modèles, notamment celui de la rivière Cheonggyecheon, à Séoul, qui a revu le jour en 2005 sur 6 km après la destruction de l’autoroute qui la recouvrait.

Dans l’État de New York, la rivière Saw Mill, à Yonkers, a retrouvé le grand air en 2011 après 90 ans de ruissellement souterrain. Le bilan est largement positif, malgré le coût des travaux (près de 50 millions de dollars US en plusieurs phases). Bien qu’elle ne soit pas achevée, la revitalisation a déjà permis de relancer l’économie de cette ville située au nord du Bronx et d’attirer des visiteurs. On a aussi vu réapparaître des espèces menacées, comme les anguilles migratrices, les tortues et les salamandres. Une telle perspective enchante Beatrix Beisner. Membre du projet Bleue Montréal, cette biologiste de l’Université du Québec à Montréal a étudié la biodiversité des rares ruisseaux qui coulent encore à Laval. « Ils ne sont pas en très bon état; ils sont fragmentés par les routes et les déchets, les citoyens ignorent souvent leur présence. Ils sont très pauvres en insectes, mais on y a tout de même trouvé de deux à quatre espèces de poissons », note celle qui est aussi directrice du Groupe interuniversitaire en limnologie et environnement aquatique.

Avec Bleue Montréal, elle espère observer la vitesse à laquelle la faune recolonisera les nouveaux habitats. « On parle beaucoup des trames vertes, ces corridors écologiques. C’est logique de les jumeler avec des “trames bleues”, d’avoir la végétation près d’un cours d’eau pour rétablir les écosystèmes : on donne la chance à la vie de revenir », dit-elle.

Soit, mais n’y a-t-il pas un risque, comme à Laval, que l’eau des ruisseaux urbains tourne au vinaigre ?

« En effet ! C’est arrivé en 2012 à Londres, avec la rivière Moselle qui avait été exhumée dans un joli parc. Or, de nombreux habitants avaient, par le passé, connecté illégalement leurs eaux usées au système de drainage des eaux de pluie, ce qui a contaminé la rivière. Mais, dans plusieurs cas, une telle pollution aurait continué à passer inaperçue pendant des décennies, si les cours d’eau n’avaient pas été mis au jour », explique Adam Broadhead.

À Montréal, Sophie Paradis est consciente de ce risque. « C’est pourquoi il faut trouver des gardiens du projet parmi les citoyens. Il faut que les écoles y aillent, que les résidants s’impliquent. La vivacité communautaire est importante pour que ce soit un succès. » Il reste à convaincre les élus de mettre la main à la poche, pour que les Montréalais puissent, 375 ans après la fondation de leur ville, retrouver le doux chant des ruisseaux.


>>> Ce reportage est tiré du numéro de septembre 2017

 

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