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20 avril 2026
Temps de lecture : 3 minutes

Entrevue : « Dans une vieille forêt, on sent que l’expérience est différente »

Un sentier du parc national du Mont-Saint-Bruno. Photo: AL

Les forêts anciennes sont essentielles à la biodiversité. Elles sont au cœur du livre de Gabriel Grenier, technicien forestier et enseignant en aménagement de la forêt.

Les forêts anciennes connaissent une existence longue et tranquille. Peu perturbées par les activités humaines, elles comptent souvent de vénérables arbres âgés de plus de 500 ans.

Comme il le confie d’entrée de jeu en entrevue, Gabriel Grenier n’a pas toujours connu les forêts anciennes. À l’époque où il travaillait comme technicien forestier, elles n’étaient jamais abordées dans ses cours. Il les a découvertes tardivement, en 2014, au détour d’un livre. Depuis, il n’a cessé de les explorer et de les photographier. Cela a nourri l’écriture de l’ouvrage Forêts anciennes : l’expérience du fond des bois, qui vient d’être publié aux Éditions Écosociété.

Nous l’avons rencontré pour discuter du rôle écologique des forêts anciennes.

***

Un thuya de l’île Duparquet photographié en 2017. Son âge est estimé à environ 1000 ans. Photo: Wikimedia Commons.

Québec Science Que veut-on dire par « forêt ancienne »?

Gabriel Grenier La définition varie, mais en général, on considère qu’une forêt devient ancienne quand elle a vécu au moins 150 ans sans perturbation humaine majeure.

Les arbres les plus vieux y atteignent l’âge maximal possible pour leur espèce. Selon les essences, ça peut aller jusqu’à plusieurs centaines d’années. On parle de forêts anciennes avec des érables de 200 ans, des cèdres [thuyas] de 300 ans…

Un exemple est la réserve écologique du Boisé-des-Muir [près d’Huntingdon], qui est parmi les forêts anciennes les plus étudiées dans le sud du Québec. La famille Muir en était propriétaire et ramassait du bois de chauffage de manière artisanale.

Aujourd’hui, cette forêt abrite notamment des individus ayant 200 à 300 ans. Mais les plus vieux arbres du Québec ont presque 1 000 ans! [Ce sont des thuyas situés sur l’île du lac Duparquet, non loin de Rouyn-Noranda].

QS Qu’est-ce qui distingue une forêt ancienne d’une forêt « ordinaire »?

GG Les jeunes arbres se ressemblent tous entre eux. En revanche, un vieil arbre porte les traces de son histoire unique : blessures, verglas, branches cassées et parfois même des indices sur l’histoire du site. L’observer, c’est comme lire un récit vivant. Sa forme révèle s’il a poussé à l’ombre, en pleine lumière, ou s’il a subi des perturbations.

Quand on prend le temps de s’aventurer dans une vieille forêt, on sent que l’expérience est différente. J’espère que mon livre donnera envie d’en apprendre davantage sur les forêts anciennes et que cela incitera les gens à aller s’y promener. L’expérience est unique, même sans connaissances préalables.

Gabriel Grenier

QS Pourquoi s’extasie-t-on devant un animal, un oiseau en vol par exemple, mais moins devant les arbres?

GG On ne voit tout simplement pas les arbres. On marche à côté sans les remarquer. C’est un phénomène appelé « cécité botanique » (plant blindness en anglais) où l’on est moins attentif aux plantes qu’aux animaux.

Probablement parce qu’elles ne bougent pas et représentent moins de danger. On est davantage programmé à porter attention à ce qui est mobile ou potentiellement menaçant. Mais quand tu commences à vraiment voir les arbres, c’est tellement beau!

Apprendre à les observer demande un effort. Et même avec les applications [qui identifient automatiquement les espèces qu’on prend en photo], ce n’est pas toujours simple. Elles fonctionnent moins bien pour les arbres, car ceux-ci sont grands et leurs caractéristiques (feuilles, écorce) sont plus difficiles à capter. Il faut souvent se fier à l’allure générale de l’arbre. C’est d’ailleurs le sujet d’un possible prochain livre : un guide d’identification simple, avec des images et des comparaisons concrètes.

L’auteur Gabriel Grenier. Photo: Claude Grenier

QS Les forêts anciennes et les forêts en général font face à plusieurs menaces : insectes, maladies, espèces envahissantes, changements climatiques… Peut-on les protéger?

GG Il y a environ une nouvelle menace par décennie. Il peut s’agir d’un insecte ravageur ou d’une maladie. C’est un très dur coup pour les forêts. En Nouvelle-Écosse et dans le sud du Vermont, il y a le puceron lanigère de la pruche qui fait des ravages. Si cet insecte arrive ici, cela pourrait marquer la fin des pruches. Même si la forêt a 300 ou 400 ans, les insectes vont la faire mourir.

Les changements climatiques restent cependant l’une des plus grandes menaces. Les conditions de demain sont inconnues : tout peut changer très vite. Nous avons donc intérêt à diversifier les espèces de nos forêts le plus possible afin de les rendre résilientes. Idéalement, il aurait fallu le faire il y a 30 ans. Mais faisons-le tout de suite, car il n’est pas trop tard pour agir.

Par exemple, on travaille depuis longtemps sur la migration assistée (lien vers les érables à sucre) des épinettes, des chênes, pour les amener un peu plus loin au nord.

QS Y a-t-il une plus grande diversité dans une forêt ancienne que dans les autres types de forêts?

GG Les forêts anciennes jouent un rôle important pour la biodiversité, mais leur richesse peut varier. Ce qui compte, c’est d’avoir tous les stades de la forêt sur un territoire. Mais les vieilles forêts sont essentielles parce qu’elles jouent un rôle clé pour la biodiversité globale.

Elles sont cependant rares, surtout dans le sud du Québec, où les terres privées ont été largement exploitées. Ce qui est encore plus préoccupant, c’est que les forêts anciennes sont souvent méconnues. Or, il est difficile de protéger quelque chose que l’on ne connaît pas. Si les gens comprennent leur valeur, ils feront des choix plus éclairés.

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