Mélanie Lemire étudie les contaminants chimiques et leurs liens avec la santé en étroite collaboration avec les communautés nordiques et côtières, qui sont les premières concernées par ses résultats de recherche.
Lorsqu’on lui fait remarquer que sa posture de chercheuse engagée va à l’encontre de la neutralité attendue des scientifiques, Mélanie Lemire se fend d’un grand sourire. « Mais la santé environnementale est, par définition, une prise de position ! » rétorque la professeure titulaire au Département de médecine sociale et préventive à l’Université Laval. L’explication subséquente va de soi ; dans la majorité des cas, les contaminants chimiques étudiés par les spécialistes de ce champ de recherche proviennent en effet d’activités humaines, et plus précisément industrielles. « L’influence des groupes de pression est considérable », résume-t-elle.
Dans ce contexte, il est selon elle « très difficile » de ne pas se porter à la défense des populations avec qui on collabore étroitement. Mieux encore : cette partialité s’avère même « nécessaire » pour produire des connaissances valides. « La volonté de trouver des solutions, de faire bouger les choses, est un prérequis pour développer des partenariats avec les communautés concernées », pense la lauréate du prix Acfas Jacques-Rousseau 2025. Cet honneur souligne l’excellence et le rayonnement de travaux de recherche multidisciplinaires, c’est-à-dire qui établissent des ponts novateurs entre différents domaines de spécialisation.
Recherches dans le nord
Mélanie Lemire mène des recherches en collaboration avec les Inuits du Nunavik depuis plus de 15 ans. Avec ses collègues, elle a par exemple aidé à élucider le rôle protecteur de la sélénonéine, un composé organique contenant du sélénium qu’on retrouve notamment dans la chair de béluga, contre les effets néfastes du mercure sur la santé. Une découverte qui nuance les recommandations officielles sur ce contaminant environnemental chez les populations côtières dont la subsistance dépend de la pêche. « On a tendance à mettre les poissons d’eaux salée et douce dans le même panier. Pourtant, l’alimentation marine semble avoir de réels bénéfices », indique-t-elle.
La chercheuse s’est en outre intéressée à la présence préoccupante des PFAS, des composés industriels surnommés « polluants éternels », dans les écosystèmes nordiques. C’est sur la base de tels travaux qu’elle affirme que « nos systèmes alimentaires sont malades », et qu’il est donc urgent de les soigner. De fait, les différentes études menées par Mélanie Lemire et son équipe depuis 2014 sur les PFAS à longue chaîne, qui ont tendance à s’accumuler plus facilement dans l’organisme que leurs pendants à courte chaîne, ont contribué à mener à leur inscription dans la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants.
Même si elle est très occupée, cette Kamouraskoise trouve malgré tout le temps de s’impliquer dans le collectif Mange ton Saint-Laurent !, qu’elle a cofondé. La mission de ce groupe de passionnés, parmi lesquels figure notamment la cheffe culinaire Colombe St-Pierre ? Reconnecter les Québécois à « leur » fleuve par la mise en valeur des ressources maritimes locales. « Ce projet n’a pas pour finalité de produire des articles scientifiques révisés par les pairs, mais bien de brasser la cage. Méthodologiquement, disons qu’on s’approche plus de la recherche-action que de l’analyse de grandes bases de données statistiques populationnelles ! » s’esclaffe-t-elle.
L’importance d’avoir du fun
Tout au long de l’entretien, Mélanie Lemire multiplie les rires francs et les remarques directes. La chercheuse affiliée au CHU de Québec jouit manifestement d’une grande liberté de pensée et n’hésite pas à en faire usage, sans jamais toutefois verser dans le cynisme. « J’ai vraiment beaucoup de plaisir à faire de la recherche, c’est un peu mon leitmotiv, confie-t-elle. Sinon, ce serait vraiment beaucoup trop dur. » Une joie qu’elle essaie tant bien que mal de transmettre aux étudiants et étudiantes sous sa supervision et auxquels elle enseigne. « Je suis de celles qui pensent que rédiger une demande de subvention est une démarche avant tout créative. »
La professeure émérite de l’Université du Québec à Montréal Donna Mergler, qui a dirigé les travaux de doctorat de Mélanie Lemire, n’est « pas du tout surprise » de la voir connaître autant de succès. Celle qui est considérée comme une figure majeure de la recherche en santé environnementale se souvient du jour où son ancienne étudiante a déboulé dans son bureau pour participer à un projet en Amazonie brésilienne. « Je lui ai répondu que je n’avais pas les fonds de recherche disponibles pour l’y inclure. Qu’à cela ne tienne, elle m’est revenue peu de temps après avec une subvention qu’elle était allée chercher entretemps. Mélanie, c’est ça : une fonceuse qui n’a pas froid aux yeux. » 

Photo: Christine Muschi
Les questions de Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec
Les recherches collaboratives et participatives avec les Premières Nations et les Inuits ont beaucoup évolué ces dernières années. Comment se reflète ce changement dans vos recherches ?
Pour le mieux ! Il y a de plus en plus de jeunes Autochtones à l’Université Laval grâce au travail exceptionnel du Bureau des Premiers Peuples sur le campus. Bientôt, il y aura même une résidence pour accueillir les étudiants et étudiantes des Premiers Peuples sur le campus avec leurs familles. Avec la recherche, j’ai le privilège de travailler avec des collègues des communautés et organisations autochtones qui sont engagés dans le mieux-être de leurs communautés. De plus en plus, ils s’engagent et s’approprient les projets de recherche et y apportent leurs connaissances. C’est vraiment stimulant. Comme dit si bien Lucy Grey, du Nunavik : « Nous sommes des symbio-alliés : nous avons besoin les uns des autres et nous sommes alliés dans la lutte pour une plus grande justice environnementale. »
Vous mentionnez qu’il est urgent de soigner nos systèmes alimentaires malades. Comment y arriver, selon vous ?
Cette question m’habite tous les jours. J’ai le privilège d’habiter au Kamouraska, où il y a plusieurs petits producteurs. Par contre, quand je vais dans une grande chaîne, je ne m’y retrouve plus ! On a laissé le libre marché et les géants de l’alimentation envahir nos tablettes. Parmi les solutions, il faut à mon humble avis agir localement, ensemble et au plus vite avec de petits projets pilotes de production et de circuit court ancrés dans le territoire. Il faut soutenir le commerce de détail en privilégiant l’achat local, ce qui aidera nos producteurs et productrices et nos pêcheurs et pêcheuses à avoir les mises de fonds nécessaires pour pénétrer le marché local et accéder aux programmes de soutien gouvernemental. C’est grand, le Québec. Je rêve qu’on nationalise la distribution alimentaire pour aider nos détaillants et nos institutions publiques à acheter de petits producteurs plutôt que des grands de ce monde. Et cela va prendre de la vision, de l’innovation sociale et beaucoup de courage, tant en recherche que de la part de nos décideurs.
Qu’est-ce qui devrait nous guider lorsqu’on est en quête de solutions sociales innovantes ?
La créativité et le plaisir de travailler ensemble pour le bien commun.
* Le scientifique en chef du Québec conseille le gouvernement en matière de science et de recherche, et dirige le Fonds de recherche.
Photo : Emilie Nadeau
En partenariat avec le Fonds de recherche du Québec.