Une carotte de glace provenant du Svalbard, en Norvège. Photo: Riccardo Selvatico/Ice Memory Foundation
En Antarctique, des carottes de glace provenant de glaciers sont désormais conservées dans un sanctuaire. L’objectif : sauvegarder l’histoire climatique de la planète avant que les glaciers ne disparaissent.

La station Concordia est située à plus de 1 000 km de la côte. Image: Wikimedia Commons
Après un périple d’une cinquantaine de jours en bateau et en avion, deux précieuses carottes de glace sont arrivées à la station de recherche franco-italienne Concordia, au cœur de l’Antarctique.
Ces carottes, extraites d’un glacier du massif du Mont Blanc (situé entre l’Italie, la France et la Suisse) deviennent les premiers spécimens d’une nouvelle collection inaugurée en janvier dernier.
Celle-ci sera conservée à long terme dans l’Ice Memory Sanctuary, une longue cave creusée dans la neige à l’initiative de scientifiques européens qui ont lancé le projet en 2015. Le sanctuaire est situé près de la station de recherche franco-italienne Concordia, en Antarctique. Là-bas, à une altitude de plus de 3 200 mètres au-dessus du niveau de la mer, la température moyenne annuelle est de – 55°C. Idéal pour entreposer ces précieuses archives de glace.
« La station Concordia est le plus fiable des congélateurs naturels », a souligné Carlo Barbante, vice-président de la Fondation Ice Memory et professeur à l’Université Ca’ Foscari de Venise, lors de la conférence de presse inaugurale.
Le but du sanctuaire : préserver des carottes de tous les glaciers du monde, avant qu’ils ne disparaissent.
Comment se forme un glacier? Au fil du temps, sur une période qui peut s’étendre sur plusieurs centaines d’années, la neige accumulée se comprime progressivement sous son propre poids. En se compactant, elle se transforme peu à peu en glace. Les glaciers se forment principalement dans les régions où les températures demeurent assez basses pour empêcher leur fonte pendant l’été.
Pourquoi ces échantillons sont-ils si précieux?
En forant les glaciers et en prélevant des carottes, les scientifiques accèdent à une archive unique du climat passé. Lorsqu’elle se forme, la glace emprisonne des gaz, des composés chimiques, de la poussière, des polluants, etc.
Plus la carotte est prélevée en profondeur dans un glacier, plus les données qu’elle renferme sont anciennes. On peut parfois remonter à des périodes très lointaines… jusqu’à un million d’années!
En analysant la composition des différentes couches de glace, les scientifiques peuvent reconstituer les conditions environnementales et climatiques du passé, et anticiper aussi l’évolution du climat futur.
Par exemple, les grains de pollen nous indiquent le type de végétation présent à une certaine époque. Les bulles de gaz nous renseignent sur la composition de l’atmosphère et son évolution.
Mais ces inestimables archives naturelles sont aujourd’hui menacées par les changements climatiques qui accélèrent leur fonte. Une étude de 2023 publiée dans Science alertait sur la disparition possible de près de la moitié des glaciers de la planète d’ici 2100. Depuis 2000, ils ont déjà perdu entre 2 % et 39 % de leur volume selon les régions, soit environ 5 % à l’échelle mondiale.
« Nous sommes en train de perdre de précieuses informations environnementales et climatiques stockées dans cette glace », a déclaré Thomas Stocker, climatologue à l’Université de Berne (Suisse) et président de la Fondation Ice Memory, l’organisation responsable du sanctuaire de glace, aussi présent à la conférence de presse. Il donnait en exemple le cas du glacier de Corbassière du Grand Combin, en Suisse. Si les scientifiques ont pu prélever un échantillon de glace en 2018, quelques années plus tard, en 2020, cela était devenu impossible. À seulement 25 mètres de profondeur, une rivière s’est formée, rendant impossible l’analyse de glace. Des phénomènes similaires sont également observés ailleurs, comme dans les glaciers de l’archipel du Svalbard, en Norvège.
Avant qu’il ne soit tard, et pour sauvegarder ces capsules temporelles, les scientifiques souhaitent rassembler le plus grand nombre possible de carottes de glace dans le sanctuaire antarctique. Selon la Fondation, l’objectif est de mener au moins vingt campagnes de forage glaciaire au cours des vingt prochaines années.
« Nous congelons le passé pour protéger l’avenir. Dans 30 ou 50 ans, les scientifiques utiliseront des technologies que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd’hui et ils extrairont de la glace des secrets qui nous sont actuellement invisibles », a affirmé Carlo Barbante, vice-président de la Fondation Ice Memory et professeur à l’Université Ca’ Foscari de Venise.
Le sanctuaire de glace se bonifiera ainsi de dizaines d’autres carottes issues de glaciers à travers le monde : Svalbard, Russie, Tajikistan, Bolivie… « Préserver ce qui serait autrement irrémédiablement perdu est une responsabilité à l’échelle mondiale. Le protéger pour les générations futures constitue un engagement collectif au service de l’humanité », déclare Thomas Stocker.
Il rappelle également la valeur de ces données, qui servent à prendre des décisions politiques pour atténuer les effets des changements climatiques et s’y adapter. « Sans observations de haute qualité, nous ne savons pas où nous en sommes. Sans la reconstitution du climat ancien à partir des carottes de glace et d’autres archives paléoclimatiques, nous ne savons pas d’où nous venons. Nous manquerions de références pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. En préservant ces carottes de glace, nous transmettons ces références aux générations futures », conclut-il.
- Une carotte extraite du glacier Corbassière du Grand Combin, en Suisse. Photo: Riccardo Selvatico/CNR/Ice Memory Foundation
- Le paysage en Antarctique. Photo: Ice Memory Foundation
- L’entrée du sanctuaire de glace. Photo: Gaetano Massimo Macri/ENEA PRNA IPEV
- Les carottes de glace sont entreposées au froid dans le sanctuaire. Photo: Gaetano Massimo Macri/ENEA PRNA IPEV
- Le sanctuaire vu des airs. Photo: Erika Rea PNRA/Sarah Gaier ESA/IPEV
En chiffres
- L’Ice Memory Sanctuary mesure 35 mètres de long et 5 mètres de large. Il est situé à environ 5 mètres de profondeur pour garantir une température stable de – 55°C.
- Le sanctuaire peut contenir environ 150 boîtes de glace.
- L’idée du projet est née en 2015 sous l’impulsion de plusieurs glaciologues européens.




