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Edito

Édito: Qui ne dit mot…

28-03-2019

He Jiankui lors d’une conférence sur l’édition génétique en novembre 2018. Photo: Wikimedia Commons

Le silence de nombreux scientifiques dans l’affaire des jumelles chinoises génétiquement modifiées soulève bien des questions.

Fin novembre 2018: He Jiankui, un biophysicien chinois, annonçait la naissance de jumelles issues d’embryons modifiés génétiquement. Opérée en catimini, pour ne pas dire de façon voyou, cette première scientifique a choqué la communauté scientifique. Le chercheur a bidouillé dans le code génétique de ces fillettes avec la prétention de les immuniser contre le virus de l’immunodéficience humaine (VIH). Une intention injustifiable pour quantité de raisons: la vie de ces bébés n’était pas menacée par une maladie grave, impossible à prévenir et à traiter ; la technique d’édition génétique utilisée, CRISPR-Cas9, est loin d’être parfaite et peut provoquer des dommages collatéraux; une telle procédure ouvre la porte à la création de «bébés sur mesure»; et surtout ce type de modification est transmissible à la descendance des individus et peut donc bouleverser le patrimoine génétique de l’humanité de manière irréversible.

Au fil des semaines, cette nouvelle troublante s’est transformée en véritable roman-feuilleton. On a appris qu’un troisième enfant génétiquement modifié devrait voir le jour cet été. Puis, craignant pour sa réputation, le gouvernement chinois a désavoué He Jiankui qui, sous le coup d’une enquête, aurait été mis en résidence surveillée, puis congédié de son université. En février, la MIT Technology Review révélait que la suppression du gène CCR5, en plus de rendre les jumelles immunes au VIH, aura probablement des conséquences sur leurs fonctions cognitives, améliorant leur mémoire et leurs capacités d’apprentissage. Une information qui soulève des doutes sur le dessein réel de He Jiankui: désirait-il en fait créer des humains supérieurement intelligents?

Mais ce qui retient surtout l’attention, c’est le nombre grandissant de scientifiques ayant avoué qu’ils connaissaient le projet de leur collègue. Parmi eux, plusieurs chercheurs renommés, dont le biologiste moléculaire Craig C. Mello, récipiendaire d’un prix Nobel. Michael Deem, un biophysicien de l’Université Rice, aurait même cosigné l’article scientifique de He Jiankui qui détaillait la procédure de modification génétique (soumis à la revue Nature, qui l’a refusé).

Qui ne dit mot consent? Ces chercheurs s’en sont défendus, prétextant qu’ils n’auraient pas su à qui dénoncer la manœuvre hasardeuse. La parade est un peu facile. Il existe nombre de forums où ils auraient pu exprimer leurs craintes et leurs réserves. Et s’ils ne souhaitaient pas intervenir publiquement, ils auraient pu à tout le moins alerter des bioéthiciens bien au fait des enjeux de l’ingénierie du génome.

Concédons-leur toutefois qu’il est ardu d’agir en l’absence de normes harmonisées entre les différents pays quant à l’encadrement de la modification génétique de la lignée germinale. Par exemple, cette pratique est interdite au Canada, tandis qu’un flou règne en Chine. C’est précisément ce vacuum qui a permis à des scientifiques de renom de garder le silence et à He Jiankui de franchir le Rubicon.

L’Organisation mondiale de la santé essaie de corriger le tir: les 18 et 19 mars dernier, à Genève, elle tenait la première réunion de son comité consultatif qui élaborera des normes internationales pour la gouvernance et la surveillance de l’édition du génome humain. Soit, mais quelles seront les incitations pour les nations à se soumettre à ces règles alors que la manipulation du vivant fait pratiquement l’objet d’une course entre les puissances scientifiques?

Certains appellent à un examen des valeurs scientifiques. La biologiste moléculaire Natalie Kofler en fait partie. Dans un texte d’opinion éclairant publié dans Nature, elle rappelle ceci à ses collègues: «Nous devons être en mesure de réfléchir à la façon dont notre recherche s’intègre dans la société. Cela exige non seulement notre intelligence, mais aussi nos émotions. Je crains que, dans la poursuite de l’objectivité, la science n’ait perdu son cœur.» Elle suggère que les scientifiques cultivent la compassion, l’humilité et l’altruisme, afin que l’édition génétique soit appliquée avec prudence et diligence au bénéfice de tous. Difficile de la contredire: pour jouer aux apprentis sorciers avec la vie d’un être humain (et potentiellement de toute sa lignée), il faut être aveuglé par l’ambition ou drôlement arrogant.

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