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Edito

Jeffrey Epstein, donateur toxique

03-10-2019

Jeffrey Epstein a beaucoup donné au MIT Media Lab, un prestigieux laboratoire. Pendant des années, son directeur Joi Ito aurait anonymisé une partie des dons du magnat afin de ne pas attirer l’attention sur ce lien philanthropique douteux. Devant l’opprobre, Joi Ito a démissionné début septembre. Photo: Wikimedia Commons

Des chercheurs et des universités paient le prix pour avoir accepté des dons du prédateur sexuel Jeffrey Epstein. Tirons-en des leçons.

Profiteriez-vous des largesses d’un millionnaire qui a agressé et exploité sexuellement des dizaines de filles, certaines âgées d’à peine 13 ans ? Dons en argent, voyages à bord d’un jet privé, séjours dans des propriétés luxueuses, dîners arrosés au Dom Pérignon : voilà ce que le magnat Jeffrey Epstein a offert à des chercheurs et des universités pendant plus de 20 ans.

Reconnu coupable en 2008 d’avoir sollicité des prostituées mineures, il a passé 13 mois en prison, alors qu’il encourait une peine à vie − un accord controversé dévoilé en 2018 par le Miami Herald. L’été dernier, Jeffrey Epstein était de retour devant la justice, accusé cette fois de trafic sexuel. En attente de son procès, il s’est suicidé en prison.

Depuis, les révélations se succèdent. L’homme d’affaires a su tisser une toile d’influence impressionnante sur la scène scientifique. En personne ou à travers l’une de ses nombreuses fondations, il a cultivé des liens avec le généticien George Church, le mathématicien Martin Nowak, le paléontologue Stephen Jay Gould, le psychologue Steven Pinker, les physiciens Seth Lloyd, Kip S. Thorne et Lee Smolin, et même le regretté Stephen Hawking, pour ne nommer que ceux-là.

Il a fait pleuvoir des milliers, voire des millions de dollars sur les universités Harvard, de la Colombie-Britannique et de l’Arizona ainsi que sur le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il a financé en partie le magazine scientifique Nautilus. Et il a énormément donné au MIT Media Lab, un prestigieux laboratoire. Pendant des années, son directeur Joi Ito aurait anonymisé une partie des dons de Jeffrey Epstein afin de ne pas attirer l’attention sur ce lien philanthropique douteux. Devant l’opprobre, Joi Ito a démissionné début septembre.

D’autres ont tenté de s’en sortir avec des excuses. George Church a blâmé « la vision en tunnel propre aux nerds » − comme si les chercheurs avaient la tête trop occupée pour faire preuve d’esprit critique à l’endroit de leurs donateurs. L’une des rares chercheuses à graviter dans l’orbite de Jeffrey Epstein, l’oncologue Doris Germain, a déclaré que, si elle avait connu le passé du magnat, elle aurait refusé ses dons. « Mais, a-t-elle ajouté, qu’en est-il des autres personnes qui donnent de l’argent aux fondations ? On ne sait pas ce qu’elles font. Tout est propre ? Je ne sais pas. » Plaider l’ignorance est carrément odieux. Les détails de la vie scabreuse de Jeffrey Epstein, surtout à la suite de sa condamnation en 2008, se trouvent en quelques clics sur le Web.

Cadeaux empoisonnés

Dans cette sordide affaire, il s’en trouve pour dire que Jeffrey Epstein a quand même fait une bonne action en finançant la recherche. Mais la philanthropie n’est pas un commerce d’indulgences : on ne commet pas un crime d’une main en tendant des billets verts de l’autre pour se racheter. En s’offrant un accès aux scientifiques, Jeffrey Epstein s’est paré d’une aura de respectabilité dont il avait bien besoin après sa sortie de prison. Qu’ils le veuillent ou non, les universités, leurs fondations et leurs chercheurs ont facilité cette réhabilitation − et ont servi de paravent à l’homme, qui continuait à abuser d’adolescentes impunément. Aujourd’hui, ils en paient le prix.

Tous doivent en tirer des leçons. Le sous-financement chronique de la science rend le milieu vulnérable aux donateurs toxiques. Jeffrey Epstein n’est pas un cas isolé ; pensons seulement à la famille Sackler, qui doit sa fortune aux ventes d’OxyContin, un puissant antidouleur à l’origine de la crise des opioïdes, et qui a donné des millions de dollars à des musées et des universités, dont l’Université McGill. D’ailleurs, un programme de recherche y porte toujours le nom des Sackler (pour des précisions, lire l’encadré ci-dessous).

Le milieu scientifique doit amorcer une réflexion éthique quant à la provenance de son financement privé. Les fondations ont déjà des codes de conduite, mais manifestement, cela pourrait être mieux. Que faire par exemple des dons de bienfaiteurs dont elles voudraient se dissocier ? De véritables cadeaux empoisonnés, si l’on en juge les réactions dans l’affaire Epstein. Le président du MIT, Leo Rafael Reif, s’est engagé à redonner l’argent à des organismes venant en aide aux victimes d’agressions sexuelles. Au moment d’écrire ces lignes, l’administration de l’Université Harvard, elle, a décidé de conserver les dons, tout comme elle l’avait fait en 2006 quand les premières allégations contre Jeffrey Epstein avaient fait surface… Comme quoi, l’argent n’a pas d’odeur. Mais il a un formidable pouvoir : celui de faire perdre tout sens commun, même aux plus brillants.

Au sujet du programme de recherche en partie financé par famille Sackler et qui en porte le nom, voici ce que Cynthia Lee, porte-parole de l’Université McGill, nous a précisé par courriel, à la suite de l’envoi du magazine à l’impression :

«La recherche en épigénétique et psychobiologie menée par les professeurs Michael Meaney et Moshe Szyf à l’Université McGill vise à examiner les effets des conditions environnementales en début de vie sur l’expression des gènes, le développement du cerveau et le comportement. Le programme a été établi en partie grâce à un don de la Fondation Sackler pour le financement de la formation d’étudiants de deuxième et de troisième cycles. Il n’a pas, et n’a jamais eu, d’association avec Purdue Pharma ou un quelconque produit pharmaceutique. La dotation de la Fondation Sackler ne représente qu’une petite fraction du financement du programme de recherche, qui provient de sources diverses. Le dernier don versé par la fondation date de plusieurs années. Des discussions préliminaires ont eu lieu au sujet du nom du programme, mais aucune décision n’a encore été prise.»

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