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Edito

#MoiAussi au labo

13-11-2018

Photo: Unsplash

Les dénonciations comme celles qui ont fait tomber Harvey Weinstein sont pratiquement inexistantes en sciences. Pourquoi?

En septembre, le glacier Marchant, situé en Antarctique, a été discrètement rebaptisé. On l’appelle désormais Matataua. C’est que le nom initial traîne une odeur de scandale : une enquête de l’Université de Boston a révélé que le renommé géologue David Marchant a traité de façon abjecte une étudiante, Jane Willenbring, au cours d’une expédition scientifique dans cette région du globe en 1999. Il l’insultait, lui lançait des roches quand elle urinait dans la nature et l’invitait à coucher avec son frère, qui était aussi du voyage. Il avait 37 ans ; elle en avait 22. Il dirigeait sa thèse et était déjà reconnu comme une sommité ; elle était sans ressources, dans l’endroit le plus isolé de la planète.

L’histoire s’est déroulée bien avant la déferlante du mouvement #MoiAussi, mais elle montre que le milieu de la recherche n’est pas imperméable à l’inconduite sexuelle. Au contraire, celle-ci y serait endémique : dans le réseau universitaire québécois, plus du tiers des étudiants ont vécu une forme de violence sexuelle, surtout des femmes, ainsi que des membres des minorités sexuelles et de genre, selon l’enquête Sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire, dévoilée en 2017. Dans le tiers des cas, l’agresseur était en position d’autorité.

Ces atermoiements et ces moments de lâcheté conduisent nombre de femmes à renoncer à une carrière en sciences

Aux États-Unis, un rapport des National Academies of Science, Engineering, and Medicine révélait récemment que 20 % des étudiantes en sciences à l’Université du Texas ont été harcelées sexuellement par un professeur ou par un membre du personnel.

Malgré tout, les dénonciations sont exceptionnelles en sciences. Les femmes avisent plutôt leurs collègues féminines des prédateurs qui hantent les départements. Sur les réseaux sociaux circulent des récits suivis de mots-clics comme #MeTooSTEM, #ScienceToo et #astroSH (qui fait référence au harcèlement sexuel en astronomie).

Affaire de réputation

Qu’est-ce qui explique cette culture du silence ? Le manque de courage des universités, qui veulent préserver leur réputation ; le traitement des plaintes, où le fardeau de la preuve incombe toujours aux victimes ; et l’absence de réelles sanctions. C’est d’ailleurs ce que dénonçait une campagne anonyme qui a secoué l’Université du Québec à Montréal à la fin octobre.

Des torts que souhaite redresser la nouvelle Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur, adoptée par l’Assemblée nationale du Québec il y a un an. Il s’agit d’un pas dans la bonne direction. Mais des lacunes demeurent, entre autres la confidentialité des dossiers disciplinaires préservée par les lois sur la protection des renseignements personnels. Les victimes ne peuvent connaître l’issue des enquêtes et encore moins les sanctions appliquées.

Quand bien même ces punitions seraient connues, elles auraient de quoi décevoir : avis écrit, suspension temporaire, interdiction de superviser des étudiantes. Les renvois sont toujours rarissimes.

Des voix s’élèvent pour exiger des universités qu’elles considèrent les violences sexuelles comme une forme d’inconduite en recherche. Elles devraient être ainsi réprimandées au même titre que le plagiat et la fabrication de données. Le problème, c’est que les universités ferment également les yeux sur ces méfaits, surtout lorsqu’ils sont commis par des scientifiques connus.

Cibler le financement

Dans ce cas, vaut-il mieux s’attaquer aux subventions, le nerf de la guerre? C’est la tactique des fondations Wellcome Trust et Cancer Research UK, dont les nouvelles règles sont claires : appliquez une politique de tolérance zéro à l’égard du harcèlement ou perdez votre financement.

Après des décennies d’immobilisme, il y a urgence d’agir. Ces atermoiements et ces moments de lâcheté conduisent nombre de femmes à renoncer à une carrière en sciences, un domaine qui manque cruellement d’effectifs féminins. Quant à celles qui persistent, elles sont consumées par la peur de représailles. Jane Willenbring a attendu d’avoir un poste de professeure associée à l’Institut d’océanographie Scripps avant d’accuser David Marchant, confiait-elle à Science. « Je crois que je ne serais pas où je suis aujourd’hui si j’avais dit quelque chose [à l’époque]. »

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