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Edito

Musées: que faire des artéfacts pillés?

27-06-2019

Le squelette du Giraffatitan brancai, conservé au Musée d »histoire naturelle de Berlin et réclamé par la Tanzanie. Photo : Richard Mortel – Wikicommons

En Occident, des collections muséales n’auraient pu voir le jour sans l’esclavage et le colonialisme. Doit-on corriger le passé en restituant ces artéfacts?

J’adore visiter les musées d’histoire naturelle. Devant un fossile de tricératops, des minéraux rares ou un vieil herbier, je suis en contemplation. Mon émerveillement s’évaporerait-il si l’on m’indiquait que ces objets ont été acquis par des marchands d’esclaves, puis entreposés dans la cale de leurs navires aux côtés d’hommes et de femmes enchaînés ? Ou encore si l’on m’expliquait qu’ils ont été arrachés à des peuples indigènes par une puissance coloniale ? C’est pourtant ainsi que plusieurs grands musées ont constitué leurs collections qui font aujourd’hui courir les touristes et vibrer les scientifiques.

Le crâne de Broken Hill, trouvé en Zambie, appartenait à un Homo erectus ou Homo heidelbergensis. Source: Wikimedia – Gerbil

Longtemps passée sous silence, cette vérité dérangeante rattrape actuellement le milieu muséal, bombardé par les demandes de nations exigeant qu’on leur restitue des objets pillés ou extorqués. Au Musée d’histoire naturelle de Londres, le territoire de Gibraltar réclame deux crânes de Néandertaliens ; le Chili demande la dépouille bien préservée d’un paresseux géant ayant vécu il y a 12 000 ans ; et la Zambie aimerait ravoir le fameux crâne de Broken Hill. La Tanzanie souhaiterait rapatrier l’immense squelette d’un sauropode exposé depuis 1937 dans le hall du Musée d’histoire naturelle de Berlin. En novembre 2018, la gouverneure provinciale de l’île de Pâques livrait un vibrant plaidoyer afin que le British Museum rende à son peuple un géant de pierre dérobé par les Anglais. « Vous avez notre âme », a-t-elle déclaré. Ces demandes s’inscrivent dans un bras de fer qui oppose depuis des décennies les musées européens aux anciennes colonies. Les musées nord-américains ne sont pas en reste, puisque les peuples autochtones, tant au Canada qu’aux États-Unis, réclament également leurs biens culturels.

Fin 2018, le président français Emmanuel Macron a donné du grain à moudre aux partisans du rapatriement : il a accepté de rendre au Bénin 26 objets en bronze exposés au Musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris, dans la foulée d’un rapport signé par deux chercheurs qui recommande le retour du patrimoine culturel africain spolié pendant la période coloniale. Il s’en est suivi moult débats de part et d’autre de l’Atlantique sur le bien-fondé du document, qualifié par certains de jusqu’au-boutiste. Le camp « antirapatriement » a ressorti des arguments usés à la corde : les musées se videront ; les nations africaines ne possèdent pas d’installations appropriées pour accueillir et protéger les œuvres ; les visiteurs n’auront plus un accès aussi aisé à ces objets ; l’idée qu’il y ait eu pillage reste incertaine, puisque des colonisés auraient pu marchander des artéfacts ; ce patrimoine appartient à l’humanité, et pas à un pays en particulier, et doit donc demeurer dans un musée dit « universel »…

À l’heure des réparations et des réconciliations, ce discours paternaliste ne tient plus la route. Ces artéfacts représentent un lien avec le passé essentiel à la consolidation de l’identité de ces peuples dépossédés. C’est aussi vrai d’une statue reconnue pour son importance spirituelle que d’un fossile de dinosaure déterré par un villageois à qui l’on n’a jamais accordé le moindre crédit. Et que dire des restes humains pillés par des explorateurs ? De nombreuses nations autochtones se sont battues pour ravoir les dépouilles de leurs ancêtres.

Favoriser la restitution ne veut pas dire qu’il faille emballer illico tous les artéfacts pour les renvoyer d’où ils viennent. Le retour d’objets culturels dans leurs lieux d’origine exige du temps et de l’espace pour le dialogue entre les nations revendicatrices et les musées. C’est ce que prône Chip Colwell, anthropologue américain et conservateur au Musée de la nature et des sciences de Denver, qui a lui-même remis des artéfacts à des communautés autochtones. Dans son livre Plundered Skulls and Stolen Spirits, il raconte les tensions et les négociations qui font immanquablement partie de la restitution. Mais au final, il observe qu’aucun musée qui a tenté l’aventure n’a fermé ses portes. Mieux, les conservateurs et les scientifiques en ressortent avec une connaissance plus fine des peuples autochtones. Parmi ces derniers, plusieurs ont même ouvert leur propre musée. Ils peuvent enfin y raconter leur histoire et, ce faisant, s’approprier leur passé…

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