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Edito

Faut-il donner le nom de Trump à une nouvelle espèce?

16-05-2019

Vini vidivici, une espèce d’oiseaux disparue depuis longtemps. Illustration: Wikimedia Commons

Nommer une nouvelle espèce animale est un privilège. Mais certains en abusent, ouvrant la porte à la marchandisation de la nature.

Quand vient le temps de baptiser une nouvelle espèce, les scientifiques aiment bien puiser dans la culture populaire et leur sens de l’humour. Ainsi, parce qu’elle a des antennes noires avec, au centre, un segment blanc, une guêpe a mérité le nom de Sathon oreo, en l’honneur du biscuit chocolaté. Trois scarabées originaires d’Amérique latine ont reçu des noms inspirés des dragons de la saga Le trône de fer. On trouve aussi des espèces qui portent le nom de célébrités comme Pink Floyd ou Lady Gaga. Il y a même un perroquet qui s’appelle Vini vidivici. Une espèce éteinte depuis longtemps, évidemment…

Si les chercheurs peuvent ainsi laisser libre cours à leur fantaisie, c’est parce que les règles qui gouvernent la taxonomie, cette science qui décrit et nomme les organismes vivants, sont assez souples. Le Code international de nomenclature zoologique demande essentiellement qu’on respecte la forme binominale, c’est-à-dire d’abord le genre, puis l’espèce, le tout écrit en latin ou en grec. Après, il n’y a aucune limite à ce qu’un chercheur ou un scientifique amateur peut suggérer, excepté peut-être le mauvais goût et la vanité. Il est par exemple mal vu de donner son propre nom à une espèce nouvellement mise au jour.

Cette immense latitude a donné naissance à une mode singulière : la vente aux enchères de noms. Depuis une quinzaine d’années, des organisations à but non lucratif, mais aussi des scientifiques, permettent aux plus offrants de baptiser comme bon leur semble de nouvelles espèces. C’est ainsi que, en 2005, le singe Plecturocebus aureipalatii a gagné son nom, en référence au casino en ligne GoldenPalace.com, qui a misé 650 000 $ afin d’avoir le privilège de dénommer l’animal. En 2015, un scientifique a mis aux enchères, sur eBay, le nom d’un papillon découvert au Nouveau-Mexique. Le gagnant l’a nommé Givira delindae en hommage à sa mère, Delinda.

Hommage ou message

L’argent amassé par de telles opérations serait destiné aux efforts de conservation et à la recherche en taxonomie, quoiqu’on en ait rarement la preuve formelle. Les acheteurs y voient une façon de rendre un hommage ou de lancer un message… pour l’éternité. En effet, une fois le nom enregistré, il n’y a guère de revenez-y, à moins que la communauté scientifique se mobilise pour annuler la décision. C’est le «principe de priorité» : le premier nom attribué est celui qui sera couramment utilisé même s’il est ridicule. L’objectif est d’éviter le chaos.

Ces encans soulèvent une foule de questions. Est-ce une manière ingénieuse de démocratiser la science, d’attirer l’attention sur la perte de biodiversité et de mieux préserver des espèces menacées? Au contraire, assiste-t-on à la marchandisation du règne animal? Des experts craignent que les incitatifs financiers poussent à une subdivision d’une même espèce pour multiplier les occasions d’en nommer de nouvelles.

Qu’il soit le résultat du travail d’un scientifique un peu trop inspiré ou d’une transaction commerciale, un nom pourrait assurément porter préjudice à une espèce. On sait que le coléoptère Anophthalmus hitleri (nommé ainsi en 1933 par un entomologiste allemand) est victime d’une chasse soutenue de la part des collectionneurs d’objets nazis. Les fossiles du bernard-l’ermite Mesoparapylocheles michaeljacksoni, espèce découverte le jour de la mort du roi de la pop, susciteront-ils autant d’intérêt maintenant que son homonyme a été déchu de son trône? Et que dire de Dermophis donaldtrumpi, petit amphibien aveugle menacé par les changements climatiques et qui a reçu son nom en échange de 25 000 $ US lors d’un encan en décembre 2018?

Sur le moment, ces noms farfelus amusent la galerie et font mouche sur les réseaux sociaux. Mais on ne se penche pas sur les conséquences de ces facéties; elles pourraient grandement influencer la science ou même l’avenir de l’animal. Et coûter bien plus cher que le prix adjugé au départ.

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