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Edito

Sus au jargon scientifique

02-04-2020

Image: Pixabay

La complexité du discours des chercheurs décourage les non-initiés et leur fait perdre foi en la science.

Je dois l’avouer : lire un article scientifique n’est pas toujours une partie de plaisir. Il m’arrive de me perdre dans les phrases interminables, la multiplication des abréviations et le vocabulaire très pointu. Et pourtant, décortiquer des études fait partie de mes tâches quotidiennes. Qu’en est-il alors du grand public? Plusieurs recherches ont montré par le passé que le jargon scientifique rebute les non-initiés, faisant naître chez eux des sentiments de découragement, de confusion, d’incompétence et d’exclusion.

Ainsi, l’opacité du discours des chercheurs pousse les non-experts à se désintéresser des sciences. Pire, elle les incite à s’en détourner pour mieux contester les avancées scientifiques. C’est la conclusion d’une équipe de l’Université d’État de l’Ohio qui a récemment publié deux études sur le sujet (études ici et ). Les chercheurs en communication ont demandé à 650 personnes de lire de courts paragraphes sur la bio-impression, les véhicules autonomes et les robots chirurgicaux. À la première moitié du groupe, l’équipe a soumis des textes vulgarisés. La seconde moitié était subdivisée : certains participants ont reçu des versions truffées de termes savants, alors que d’autres se sont vu distribuer des textes tout aussi complexes, mais accompagnés d’un lexique définissant les expressions techniques. Après avoir lu les versions jargonneuses, les sujets rapportaient des commentaires tels que «Je ne suis pas vraiment bon en sciences», «Je ne suis pas intéressé par l’apprentissage des sciences» et «Je ne suis pas qualifié pour participer à des discussions scientifiques». La possibilité de se référer à un lexique ne changeait rien à ces impressions. Et surtout, le langage ultra­spécialisé réduisait la confiance à l’égard des sciences.

Riches d’enseignement, ces conclusions persuaderont-elles les scientifiques d’employer un vocabulaire moins obscur? On le souhaite, même si, en réalité, le jargon contamine de plus en plus les articles savants. C’est ce qu’ont réalisé des chercheurs suédois qui ont analysé les résumés de 709 577 études parues entre 1881 et 2015 dans des journaux fréquemment cités comme Nature, Science et The Lancet. Résultat : les textes perdent en clarté au fil du temps. En 1961, 14% des résumés se situaient au-delà du niveau de compréhension d’un titulaire de baccalauréat. En 2015, ce taux a grimpé à 22%. Pourquoi les scientifiques persistent-ils à se réfugier derrière un langage hermétique? Parce que le jargon est un outil pour établir leur crédibilité auprès de leurs pairs et pour communiquer à ces derniers leur pensée sans se préoccuper d’explications jugées superflues. Mais c’est oublier qu’ils n’écrivent pas que pour leurs collègues. Largement financée par les deniers publics, la science devrait être en principe accessible à la population.

Par chance, les initiatives en matière de vulgarisation scientifique se multiplient. Je pense à la conférence ComSciCon qui, depuis 2013, a aidé des centaines de jeunes chercheurs américains et canadiens à mieux traduire leurs idées et qui aura lieu pour la première fois au Québec en juin prochain ; au programme DIALOGUE, lancé par les Fonds de recherche du Québec, qui soutient les chercheurs désireux d’échanger avec le grand public ; et à la plateforme RaccourSci, conçue par l’Acfas et l’Agence universitaire de la Francophonie, qui offre mille et un trucs de communication aux scientifiques afin de « créer des ponts entre sciences et société ».

Ces efforts permettront-ils aux chercheurs de s’affranchir progressivement du jargon et à M. et Mme Tout-­le-monde d’accéder aux fruits de la recherche sans douter de leur intelligence tous les deux mots ? Il le faut, surtout en ce moment, alors que la désinformation gagne du terrain, désagrège le tissu social et alimente les peurs. Les rumeurs entourant la COVID-19 illustrent de façon aigüe ce phénomène. Communiquer avec simplicité et concision n’a jamais été aussi important.

***

Au moment de mettre ce numéro sous presse, le Québec entre en période de confinement afin de freiner la transmission du coronavirus. Où en serons-nous au moment où vous tournerez ces pages ? Nul ne le sait. Nous traversons une crise sanitaire d’une ampleur historique. Pendant ces moments d’incertitude, l’équipe de Québec Science veille au grain et tente de répondre à vos questions les plus pressantes au sujet de la COVID-19. Suivez-nous sur nos réseaux sociaux et consultez l’ensemble de nos articles sur le sujet à l’adresse suivante : www.quebecscience.qc.ca/coronavirus

Et rappelez-vous ces mots de l’écrivain C.S. Lewis, écrits en 1948 alors que le monde vivait dans la peur de la prolifération des armes nucléaires, mais qui s’appliquent très bien à la situation actuelle : «Ces bombes peuvent briser nos corps (un microbe peut le faire) mais elles ne doivent pas dominer notre esprit.»

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