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Edito

Les vertus du conditionnel présent

28-05-2020

Image: Gerd Altmann/Pixabay

En science, prudence et rigueur sont de mises, et l’urgence de la crise de la COVID-19 n’y change rien, bien au contraire.

« La vérité est la progéniture du silence et de la méditation ininterrompue », a écrit Isaac Newton à propos de l’année 1666, période charnière de sa carrière. Alors que la peste noire ravageait l’Angleterre, le physicien vivait confiné dans son village natal de Woolsthorpe. Pendant ces longs mois d’isolement, il a posé les bases de ses plus célèbres théories, dont la loi sur la gravitation universelle.

À cette époque comme à la nôtre, la démarche scientifique demeure un processus lent. Ce n’est pas un caprice : la réflexion, la vérification et la rigueur existent difficilement dans l’urgence. Et ce n’est qu’avec le temps qu’émergent des consensus et des constats solides. Mais comment rappeler l’importance de ces principes cardinaux de la science alors que le coronavirus sème la mort et le chaos ? Comment plaider la prudence et la précaution quand on craint pour nos vies et celle de nos proches ? Comment composer avec l’incertitude scientifique lorsqu’il n’y a pas de fin en vue, du moins pas à court terme ?

Ces questions valent à la fois pour le grand public et pour les chercheurs qui, devant l’angoisse collective, ont senti qu’ils ne pouvaient s’offrir le luxe de la contemplation comme a pu le faire Newton il y a près de quatre siècles. Pressés de trouver des réponses, ils publient à un rythme essoufflant : entre le 21 janvier et le 11 mai, quelque 13 000 articles ont été écrits, selon COVID-19 Primer, une base de données recensant les études en lien avec la pandémie. Néanmoins, elles ne sont pas toutes d’égale valeur. Environ le tiers sont des prépublications, c’est-à-dire des manuscrits qui n’ont pas été révisés par les pairs, un procédé qui nécessite en temps normal plusieurs semaines, voire des mois. Ces prépublications ont l’avantage de disséminer le savoir rapidement… tout comme les erreurs et les omissions qu’elles comportent. Même si elles ont subi le test d’un comité de lecture, certaines études truffées de faiblesses méthodologiques ont réussi à faire leur chemin jusque dans les pages de grandes revues savantes (qui ont d’ailleurs dû procéder à des rétractations depuis le début de la crise). Et dans ce déluge de travaux, il y a beaucoup d’observations parcellaires et de résultats contradictoires. Est-ce étonnant ? Pas du tout. C’est la science dans ce qu’elle a de meilleur et de pire. Elle avance à coups d’essais et d’erreurs. Elle s’écrit au conditionnel présent, refusant des conclusions péremptoires. Et parfois, elle est victime d’individus souhaitant tirer profit de la situation pour se présenter en sauveurs, quitte à contourner l’éthique et les bonnes pratiques.

Les hauts et les bas de ce processus ne sont généralement pas visibles pour le public. Mais la crise propulse des données fragmentaires à l’avant-front, qui sont par la suite traitées comme des vérités absolues par des gens, des médias et des politiciens impatients de percer les secrets de ce virus élusif. Non seulement cette façon de faire a pour effet de nourrir la panique et la confusion, mais elle pourrait bien retarder des découvertes dont le monde a désespérément besoin. Ainsi, le battage médiatique autour de l’hydroxychloroquine menace des essais cliniques menés sur les divers traitements contre le coronavirus. Malgré des preuves anémiques, cet antipaludique a été tant vanté, d’abord par le médiatique et controversé scientifique français Didier Raoult, puis par les présidents Donald Trump et Emmanuel Macron, que des chercheurs ont maintenant du mal à recruter des participants pour des essais sur d’autres traitements. Faute de volontaires suffisamment nombreux, ces travaux pourraient être abandonnés avant même d’avoir commencé.

Appréhendant une crise de confiance à l’égard de la science, le rédacteur en chef de la revue Science, Holden Thorp, a exhorté les chercheurs à ne pas faire de promesses impossibles à honorer dans des délais réalistes et les politiciens à ne pas donner de faux espoirs en amplifiant la portée de résultats préliminaires. « Les conséquences pour la science pourraient être désastreuses », prévenait-il le 27 mars dernier.

Depuis le début de la pandémie, on répète qu’il faut écouter les scientifiques. Mais suffit-il de les écouter si nous ne prenons pas la pleine mesure des exigences, des écueils et du rythme de la recherche ? Peut-être vaudrait-il la peine d’apprendre à devenir soi-même un peu scientifique : pratiquer le scepticisme sain, tolérer l’incertitude, apprécier les nuances, devenir plus patient. En somme, apprendre à vivre au conditionnel présent jusqu’à ce que la crise soit chose du passé.

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