Photo: Somchai Sumnow/Pixabay
Chaque année, de 4 à 8 milliards de tonnes de sable et de sédiments sont prélevées en milieu marin, menaçant la vie marine et les communautés côtières.
Saviez-vous qu’en 2019, des navires chypriotes, britanniques et canadiens ont prélevé entre 13 et 22 millions de tonnes de sable au large du Canada? C’est ce qu’on découvre en consultant le Marine Sand Watch, un nouveau site Internet qui répertorie les prélèvements de sable et de sédiments à l’échelle mondiale.
« Les fleuves et les rivières apportent de 10 à 16 milliards de tonnes de sédiments dans les océans annuellement. Mais nous, les humains, en déplaçons ou en extrayons la moitié chaque année, soit 6 milliards de tonnes. Nous avons un impact colossal! » s’exclame Pascal Pedduzi, directeur du Programme des Nations unies pour l’environnement/GRID-Genève (PNUE/GRID-Genève). Il a cité ces chiffres lors du lancement du Marine Sand Watch.
Pourquoi a-t-on besoin de tant de sable? Le monde moderne est un consommateur insatiable de cette ressource. « Le sable est essentiel pour la construction des routes, de bâtiments et d’infrastructures comme les ponts et les tunnels ainsi que pour la fabrication de panneaux solaires, de verre, de fenêtres et de puces électroniques », précise Pascal Pedduzi. Sur les 50 milliards de tonnes de sable qui sont extraites chaque année sur la planète, 4 à 6 milliards de tonnes proviennent du milieu marin.
Jusqu’à récemment, il était impossible d’avoir un portait clair du volume de sable extrait des milieux marins et des impacts de cette industrie. Le Marine Sand Watch, créé par le PNUE, devrait permettre de surveiller plus attentivement ces activités d’extraction, qui sont dommageables pour l’environnement.
Pour le moment, la plateforme répertorie les activités de dragage (extraction de sédiments comme le sable, roche ou autres sédiments) effectuées par de grands navires entre 2012 et 2019, et estime le volume de sable extrait pour chacun.
Sable essentiel
Le sable joue un rôle crucial dans l’écosystème marin. Les tortues y pondent leurs œufs et les crabes s’y enfouissent pour se cacher des prédateurs. Les bancs de sable protègent également le littoral de l’érosion côtière et de la montée des eaux. L’extraction de sable en quantité astronomique vient perturber ces processus naturels. Dans plusieurs écosystèmes marins, elle dépasse largement le renouvellement naturel de la ressource.
Lorsque les navires de dragage, qui agissent comme des aspirateurs géants, longent les côtes pour siphonner le sable des fonds marins, ils perturbent profondément le milieu : augmentation de la turbidité de l’eau, changement dans les marées et les courants, dérangement des animaux par le bruit des navires, etc.
Selon Pascal Pedduzi, il est urgent de mieux gérer les ressources marines en sable. « Il faut être beaucoup plus sage sur la façon dont nous consommons ces ressources, car nous fonçons dans un mur à toute vitesse. La surveillance est un premier pas dans la bonne direction. Mais il faut ensuite agir différemment. Il existe de nombreuses solutions. » Parmi elles, établir une norme internationale régissant l’extraction de cette ressource, promouvoir l’économie circulaire et encourager la réutilisation du sable dans les chantiers de construction.
« On doit miser sur le développement durable, pas seulement pour le sable, mais pour toutes les ressources », plaide M. Pedduzi.
Surveillance à distance
Le Marine Sand Watch recense tous les grands navires engagés dans le dragage de sable, de sédiments et de roches en milieu marin à travers le monde. Cette plateforme utilise l’intelligence artificielle pour analyser les signaux émis par les bateaux (système d’identification automatique) et déterminer s’ils sont en train d’extraire du sable. On obtient ainsi le nom du navire, son pavillon et une estimation du volume extrait. Jusqu’à présent, la plateforme ne peut suivre que 50% de la flotte mondiale. Les petits bateaux, qui font de l’extraction artisanale, ne sont pas obligés d’avoir un système d’identification automatique et passent alors « sous le radar ».
Le chercheur Pascal Pedduzi indique que cette plateforme permet de surveiller à distance les activités d’extraction, évitant d’aller sur le terrain, où le commerce illégal du sable, la « mafia du sable », sévit dans plus de 70 pays. « Aller sur le terrain à certains endroits est extrêmement dangereux. Plusieurs journalistes sont morts en voulant réaliser des enquêtes sur la mafia du sable », s’attriste Pascal Pedduzi.
Il ajoute que la plateforme a été créée pour apporter davantage de connaissances sur le volume et les méthodes d’extraction du sable à l’échelle mondiale. Le but est de documenter le phénomène, sans cibler des navires ou des pays en particulier qui auraient de mauvaises pratiques d’extraction de sable.
L’équipe du PNUE s’affaire à améliorer la plateforme pour offrir à terme des données en temps réel.