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Environnement

Bangalore: la Silicon Valley de l’Inde en déclin environnemental

27-11-2019

Photo: Adil Boukind

Qu’arrive-t-il lorsqu’une ville grossit trop vite ? Elle peut s’approcher dangereusement du gouffre environnemental. Bienvenue à Bangalore, mégapole parmi les plus dynamiques du monde qui, pourtant, croule sous le béton et la pollution.

«Avant, ici, il y avait un lac », lance Vernon Douglas, alors que nous roulons à l’est de Bangalore à bord de son véhicule. Autour de nous, le plan d’eau a été remplacé par un dédale de rues où se dressent de petites maisons et des immeubles collés les uns sur les autres. Des politiciens et des Indiens de la classe moyenne y résident. À proximité se trouve une grande artère, rythmée par le bruit incessant des klaxons, où s’entassent des voitures, camions et autopousses à toute heure du jour.

Immense pôle technologique du sud de l’Inde, la ville de Bangalore n’a pas de secret pour cet homme qui y vit depuis sa tendre enfance. Depuis plusieurs années, il constate l’ampleur des problèmes environnementaux qui secouent la mégapole et, plus largement, le pays. « À Bangalore, on construit sans cesse. Ce qui était connu comme une cité-jardin, ce qui était un beau paradis, aujourd’hui, c’est du béton », observe celui qui dirige une organisation non gouvernementale, Global Environs, faisant notamment la promotion de la construction de bâtiments écoresponsables.

La ville connaît une expansion effrénée depuis quelques décennies : seulement entre 2001 et 2011, année du dernier recensement, le district urbain de Bangalore a connu une croissance de sa population de près de 47 %, pour s’établir à 9,5 millions de personnes concentrées dans une zone de 2 200 km2, ce qui représente près de 4 300 personnes par kilomètre carré. Le prochain recensement aura lieu en 2021 et l’on s’attend à ce que la hausse soit impressionnante.

Si Bangalore attire les masses, c’est parce qu’elle a beaucoup à offrir : des centaines d’entreprises technologiques indiennes ou étrangères (dont les géants IBM et Apple) s’y sont installées. Celle qu’on surnomme « la Silicon Valley de l’Inde » accueille aussi un large bassin de jeunes pousses (dont plusieurs licornes, soit des entreprises en démarrage évaluées chacune à plus d’un milliard de dollars américains) et d’incubateurs. Sans oublier les organisations nationales, comme l’agence spatiale indienne. Ainsi, l’aéroport de Bangalore a connu la plus forte augmentation de trafic sur la planète en 2018 et la ville figure cette année (tout comme en 2017!) au sommet du palmarès des 100 villes les plus dynamiques du monde, d’après la firme américaine Jones Lang LaSalle.

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Mais derrière le vernis des quartiers branchés, où ont pignon sur rue des tours de bureaux modernes, des restaurants de luxe et des bars remplis de jeunes professionnels, se cache la pauvreté, parfois à seulement quelques mètres de distance : il n’est pas rare de croiser des bidonvilles en se promenant dans la ville et leur nombre va grandissant. Le rapport de Jones Lang LaSalle souligne aussi un problème non négligeable : l’urbanisation accélérée d’une région peut déboucher sur une dégradation rapide de l’environnement. Justement, Bangalore a mal planifié son développement, selon le professeur du Centre des sciences écologiques de l’Institut indien des sciences (IISc), T. V. Ramachandra. Il va même jusqu’à dire que la ville pourrait bientôt devenir inhabitable. « Nous avons étudié la croissance de Bangalore à l’aide de la télédétection. Nous voyons clairement que la ville, dans les années 1970, était couverte à 70 % par de la végétation. Les constructions représentaient environ 7 % de sa superficie. Aujourd’hui, la végétation occupe à peine 6 % de sa surface alors que les bâtiments près de 78 % », illustre-t-il, sur la base d’une analyse qu’il a publiée en 2016 avec un collègue.

Nous rencontrons le professeur au nord de la ville, dans son bureau encombré de livres, de papiers et de plaques honorifiques. Si la végétation s’étend sur l’énorme campus de l’IISc, le chercheur insiste sur le fait que la ville compte maintenant beaucoup moins de plans d’eau et d’arbres. Des bâtiments empiètent de façon illégale sur 98 % des 105 lacs du territoire visités par l’équipe de l’Institut lors d’études sur le terrain. Et l’on dénombre maintenant un arbre par sept habitants, un chiffre insuffisant pour séquestrer le CO2 produit uniquement par la respiration de la population, selon T. V. Ramachandra.

Des lacs de feu

Non seulement les plans d’eau se font rares, mais ils sont parfois pollués à l’extrême. Si bien qu’ils prennent feu. Un épisode particulièrement marquant, en janvier 2018, a nécessité l’intervention de 5 000 militaires pour combattre des flammes sur le lac Bellandur, au sud de la ville. Quelques semaines avant notre passage, c’était au tour du lac Varthur, plus à l’est, de s’embraser.

Nous avons visité ces deux points d’eau. Dans un cas comme dans l’autre, il y régnait une lourde odeur suffocante. La gorge irritée, les yeux larmoyants, nous avons avancé en direction de l’eau d’un vert foncé, tirant parfois sur le bleu et le mauve à proximité des berges. Sur les lacs, des végétaux arrivent à survivre. Proche des embouchures, une mousse blanche et épaisse s’accumule à la surface de l’eau. Il y en a parfois tellement que de grosses bulles blanches, jolies mais toxiques, débordent et s’agglutinent dans les rues ainsi qu’entre les hôtels et immeubles d’habitation alentour.

T. V. Ramachandra explique que ces plans d’eau sont souillés par les égouts non traités et par les déchets solides déchargés illégalement non loin des rives. « Près de 400 millions de litres d’eaux usées non traitées ou partiellement traitées de même que des effluents industriels se déversent dans le lac Bellandur quotidiennement », précise-t-il.

Avec des collègues, le chercheur a montré que les eaux usées sont riches en résidus de détergent, composés de phosphate. La fameuse mousse en émerge lorsque des vents soutenus et des courants plus forts se mettent de la partie. Ajoutez-y des hydrocarbures et vous avez un cocktail hautement inflammable. « À la suite du feu de 2015 sur le lac Bellandur, des échantillons de résidus que nous avons analysés contenaient des hydrocarbures, ce qui prouve que les effluents industriels étaient la cause de l’incendie », indique T. V. Ramachandra.

Mais pour ce qui est des incendies en 2016 et 2017, la situation était différente, rappelle le professeur. « À cause des nutriments dans l’eau, des plantes ont poussé sur le lac Bellandur et ont formé une couche serrée. Les gens y ont jeté des déchets solides inflammables, comme du plastique ou du papier. Une cigarette lancée dans les déchets a pu provoquer un incendie. Et les plantes ont permis au feu de s’étendre », résume-t-il.

«Pour la première fois de ma vie, cette année, les puits de ma famille se tarissent.»

K. V. Dhananjay, avocat à la Cour suprême de l’Inde

Répercussions sur les résidants

À environ un kilomètre du lac Varthur se trouve l’école K. K. English High School. Son directeur, M. A. Khan, se souvient de l’époque où l’eau était claire, lorsqu’il était enfant. La situation a bien changé : l’homme âgé de près de 60 ans constate que ses élèves ont maintenant plus de problèmes de santé qu’auparavant. « Il y a 10 ans, un ou deux enfants tombaient malades tous les mois. Maintenant, dans chaque classe, en moyenne mensuellement, ils sont six ou sept », observe-t-il. Pendant que nous discutons, des voix d’enfants répondant à l’unisson à leur professeur résonnent dans les couloirs. M. A. Khan mentionne qu’ils sont quelques-uns à avoir des problèmes de peau. « De l’eau contaminée se retrouve dans les maisons. Des enfants prennent leur bain dans cette eau », dit-il.

Pour régler le problème, la Ville a annoncé la construction d’usines supplémentaires de traitement des eaux usées. Elle a également mis sur pied une escouade qui surveille les activités nocturnes proches des lacs, car des particuliers et des entreprises continuent de polluer les berges en y déversant des déchets et des matériaux de construction inflammables.

« Ils agissent durant la nuit pour ne pas avoir à parcourir le long chemin jusqu’à la décharge. Ils économisent aussi sur l’essence », souligne Shekar Prabhakar, directeur général et fondateur de Hasiru Dala Innovations, une entreprise à vocation environnementale qui s’occupe de la gestion et du tri des matières résiduelles pour des clients privés.

Il signale qu’il n’y a plus d’incitatif financier pour aller jusqu’au dépotoir. « Avant, les contractants de la ville étaient payés en fonction du poids de leur camion. Mais maintenant, ils sont payés selon le nombre de camions et de travailleurs qui ramassent les ordures dans un quartier. » Et, ajoute-t-il, il n’y a pas assez de camions pour suffire à la tâche.

Pour le moment, la surveillance municipale semble porter ses fruits : des contrevenants ont été attrapés, selon les médias locaux.

Rester ou fuir ?

L’air de Bangalore est aussi pollué que ses eaux. Sa croissance ultrarapide a fait exploser le nombre de véhicules qui roulent maintenant sur ses routes. Une étude publiée en novembre 2018 par le National Bureau of Economic Research révèle que, parmi 154 villes indiennes, Bangalore est la plus congestionnée… Et qu’elle se situe au deuxième rang des agglomérations où la circulation est la plus lente.

La pollution de l’air entraîne des problèmes respiratoires, des infections, des problèmes cardiaques et des décès prématurés. Même les bébés à naître en souffrent, fait remarquer le Dr Giridhara R. Babu, professeur d’épidémiologie à la Public Health Foundation of India et basé à Bangalore. « Déjà beaucoup de preuves désignent la pollution de l’air comme un élément responsable du poids insuffisant des bébés à la naissance. » Il prévoit bientôt analyser des échantillons de sang de femmes enceintes pour documenter davantage le phénomène.

Comme si ce n’était pas assez, Bangalore est également aux prises avec des problèmes d’approvisionnement en eau. Il faut maintenant creuser plus en profondeur pour puiser l’eau, qui est d’ailleurs parfois contaminée, et la Ville s’active pour trouver plus de sources. « Je viens d’une famille aisée et nous n’avons jamais fait face à un manque d’eau, raconte K. V. Dhananjay, avocat à la Cour suprême de l’Inde. Mais pour la première fois de ma vie, cette année, les puits de ma famille se tarissent. Et presque tout le monde que nous connaissons commence à vivre des pénuries. »

L’homme de 43 ans nous a donné rendez-vous à l’hôtel J. W. Marriott, dans un quartier très chic de Bangalore. Le luxe est choquant comparativement aux zones plus pauvres de la mégapole. « Ici, ce n’est pas la réalité », lance-t-il en parlant de l’hôtel et des environs. L’avocat, qui milite dans les médias et sur le terrain pour que la Ville s’attaque aux problèmes environnementaux, est pessimiste. Pour lui, les défis iront en augmentant et le futur est incertain. Au point où l’idée de quitter Bangalore, pourtant vibrante, fait maintenant partie des discussions dans sa famille. « Nous avons échoué à rendre notre ville habitable et nous vivrons avec les conséquences. Habiter ici est de moins en moins supportable, et ma famille et moi ne sommes plus attachés à la ville. Peut-être que, dans cinq ans, nous ne serons plus là. »

Galerie

Bangalore, la Silicon Valley inhabitable

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