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Environnement

La crème solaire, le nouvel ennemi des coraux?

27-06-2019
coraux

Image: Shutterstock

Déjà fragilisés par les changements climatiques, les coraux seraient aussi affectés par les résidus d’écrans solaires. Si bien que des États veulent interdire aux baigneurs de s’en badigeonner.

À l’été 2018, Hawaii a annoncé en grande pompe que les écrans solaires les plus communément utilisés ne seront plus les bienvenus sur ses plages dès 2021. Quelques mois plus tard, le petit archipel micronésien des Palaos et la ville de Key West, en Floride, lui emboîtaient le pas. Une décision qui provoquera sans doute des remous chez les touristes, ce qui importe peu à ces régions : elles veulent préserver leurs récifs coralliens dont la survie, déjà mise en péril par le réchauffement climatique, serait menacée par deux composants typiques des écrans solaires, l’oxybenzone et l’octinoxate.

On soupçonne entre autres que l’oxybenzone entraînerait une hyperossification chez les larves coralliennes. Elles mourraient enfermées dans leur propre squelette. D’autres recherches ont montré que l’oxybenzone, mais aussi d’autres composés présents dans la crème solaire, stimulerait des infections virales dormantes dans les zooxanthelles, ces algues minuscules qui donnent leur couleur aux coraux. Les virus se répliqueraient au point de provoquer l’explosion des algues et le blanchissement des coraux, puis se répandraient dans les eaux environnantes et contamineraient les récifs voisins.

Inquiétant ? À première vue oui. Chaque année, les vacanciers laissent dans leur sillage de 6 000 à 14 000 tonnes d’écran solaire qui polluent les eaux où baignent les coraux, selon les plus récentes estimations des quantités vendues annuellement. La majorité de ces crèmes sont dites « organiques », car elles contiennent des filtres chimiques, comme l’oxybenzone et l’octinoxate, qui vont absorber les rayons UV. Les autres crèmes, dites « minérales », comptent plutôt sur des particules d’oxyde de zinc ou de dioxyde de titane, qui reflètent physiquement les rayons du soleil. Ces dernières ne sont jusqu’à présent pas visées par les interdictions.

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Mais il faut dire que les législateurs hawaiiens et palaosiens n’ont fondé leur interdiction que sur deux études scientifiques, ce qui a fait bondir Carys Mitchelmore, professeure au centre de science environnementale de l’Université du Maryland. Lorsqu’elle s’est intéressée au projet de loi hawaiien, elle s’attendait à trouver une multitude de recherches qui le justifieraient. « Mais quand j’ai vérifié, il n’y avait rien de plus ! Non seulement les articles publiés sur le sujet étaient vraiment rares, mais les échantillons utilisés par leurs auteurs étaient bien peu nombreux. »

Avec son équipe, elle a donc cherché à mieux documenter la concentration de 13 composants d’écrans solaires dans les eaux hawaiiennes et a prélevé 57 échantillons autour de l’archipel, soit beaucoup plus que les études précédentes. Résultat ? Les concentrations de ces sub­stances étaient généralement très basses et, pour plusieurs échantillons, la quantité était si infime que la chercheuse n’a pu obtenir de mesure exacte. Impossible, donc, de conclure qu’elles endommagent véritablement les coraux ou tout autre organisme.

Carys Mitchelmore déplore du même souffle la manière dont on parle des composants chimiques dans l’environnement. « Dès qu’on apprend qu’une substance a été détectée dans l’eau de mer, on imagine qu’elle cause des dommages. Mais ce n’est pas le cas », spécifie-t-elle. On doit surtout connaître les concentrations de la substance dans l’écosystème avant de déterminer si elle peut nuire ou pas aux organismes qui y vivent. « Tout est toxique ; c’est la concentration qui fait le poison, rappelle-t-elle. Et c’est là que se trouve le décalage entre la perception du public et la réalité. »

L’octocrylène, un autre suspect ?

Cependant, en décembre 2018, une étude parue dans le journal Analytical Chemistry montrait que l’octocrylène, un autre filtre UV quasi omniprésent dans les écrans solaires organiques, était lui aussi potentiellement toxique pour les coraux.

En laboratoire, l’octocrylène se transforme en dérivé d’acide gras et s’accumule discrètement dans le corail, altérant les fonctions des cellules. Dans les coraux exposés au produit, les chercheurs ont en effet détecté des taux élevés d’acylcarnitine, « une signature bien spécifique du dysfonctionnement mitochondrial et donc d’un dysfonctionnement du mécanisme de production d’énergie dans la cellule », explique Didier Stien, auteur de l’étude et chercheur au Laboratoire de biodiversité et biotechnologies microbiennes de Banyuls, en France.

Soulignons toutefois que ces effets toxiques se sont manifestés en laboratoire à des concentrations de 50 microgrammes par litre, alors que celles décelées dans l’environnement par d’autres études n’ont jamais dépassé 7 microgrammes par litre, mentionne Didier Stien. Mais ce n’est pas nécessairement une raison de se réjouir. Après tout, son étude ne s’est déroulée que sur une semaine. « Ce qui signifie que, sur des mois d’exposition, il est très vraisemblable qu’en milieu naturel les concentrations d’octocrylène soient suffisantes pour contribuer au déclin des coraux », signale-t-il.

Dès qu'on apprend qu'une substance a été détectée dans l'eau de mer, on imagine qu'elle cause des dommages. Mais ce n'est pas le cas.

Carys Mitchelmore, spécialiste en toxicologie aquatique

D’autres expériences seront nécessaires avant d’avoir la certitude que l’octocrylène nuit à la santé des coraux. Il en va de même pour l’oxybenzone et l’octinoxate − même si le verdict est déjà tombé à Hawaii.

Cette précipitation à agir laisse dire à Terry Hughes, chercheur australien spécialiste des coraux, que le haro sur les crèmes solaires n’est qu’un « écran de fumée ». La preuve : le dépérissement des récifs coralliens est tout aussi virulent là où les baigneurs se font plus rares. Il apparaît donc curieux que des États comme Hawaii fassent de la crème solaire leur cheval de bataille, sans se préoccuper autant des autres menaces. Selon Terry Hughes, il faudrait avant tout s’attaquer à l’augmentation de la température des océans, au déversement des pesticides et des fertilisants, mais aussi au saccage de la vie marine et à la détérioration des récifs due à la surpêche, comme c’est le cas à Hawaii.

« Bref, si l’on dressait une liste de ce qui endommage les coraux, la crème solaire se trouverait tout au bas de celle-ci, déclare-t-il. Les gens ont tendance à s’attaquer à des causes qui ne coûtent pas grand-chose et qui sont politiquement simples. Il est beaucoup plus difficile de dire à des gens qu’ils ne peuvent plus aller pêcher que de leur interdire de mettre de la crème solaire. »

Pour l’heure, il vaut mieux garder son tube à portée de main, car « n’oublions pas que l’écran solaire protège très bien contre les cancers de la peau », insiste Didier Stien. Et dans le doute, bien que la crème de la crème n’existe pas encore, on peut toujours utiliser des écrans solaires minéraux qui, eux, ne présentent pas de risque pour les récifs coralliens, du moins pas pour l’instant.

crème solaire

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Une double protection à double tranchant?

À en croire certains articles qui circulent chaque été sur les réseaux sociaux, les écrans solaires seraient des concentrés cancérigènes, bourrés de nanoparticules nocives et autres perturbateurs endocriniens. Qu’en disent les experts ?

Dès que le beau temps s’installe, toutes les associations de dermatologues recommandent d’appliquer un écran solaire plusieurs fois par jour. Le hic, c’est que les filtres chimiques utilisés dans les écrans solaires pourraient pénétrer dans la circulation sanguine plus que ce qu’on pensait.

C’est ce qu’indique une petite étude publiée en mai dernier dans le Journal of American Medical Association, qui a mesuré les concentrations de quatre filtres chimiques, dont l’octocrylène et l’oxybenzone, dans le sang de volontaires qui avaient appliqué quatre fois par jour pendant quatre jours un écran solaire en lotion ou en vaporisateur. Résultat ? « Les concentrations plasmatiques étaient supérieures au seuil établi par la FDA [l’agence américaine des denrées alimentaires et des médicaments] en deçà duquel les fabricants sont exemptés de certains tests toxicologiques non cliniques. » En d’autres termes, il faudrait peut-être se pencher sur les effets de ces produits sur l’organisme, puisqu’ils passent dans le sang en quantité non négligeable.

La question est d’autant plus pressante que l’oxybenzone pourrait perturber les concentrations d’hormones telles que la testostérone et l’œstrogène, comme le montrent certaines recherches dont une revue de la littérature publiée dans Reproductive Toxicology en 2017. Mais ne cédons pas à la panique. Selon Joël Claveau, dermatologue spécialiste du mélanome au CHU de Québec-Université Laval, les résultats de plusieurs analyses s’appliquent mal à l’humain, puisqu’ils ont été obtenus sur des souris ou des poissons.

Ainsi, pour qu’un écran solaire interfère avec les hormones, « il faudrait quasiment s’en badigeonner la peau l’équivalent d’un gallon de peinture ; on aurait alors des doses comparables à ce qui a été testé sur les animaux », mentionne-t-il. Par conséquent, il n’y a probablement aucun danger à utiliser ces crèmes tous les jours. Cependant, gare à une application qui ne respecte pas les indications sur l’emballage, elle pourrait ne pas protéger suffisamment la peau.

La crème pourrait-elle, au contraire, être trop efficace en privant notre épiderme des bienfaits du soleil ? C’est ce que laissent entendre certaines rumeurs, puisque notre peau « se nourrit » des rayons du soleil pour produire de la vitamine D, qui favorise notamment la santé des os. Risque-t-on alors une carence si l’on s’enduit régulièrement d’écran solaire ? La vaste majorité des études montre que ces produits n’ont guère d’effet sur la production de vitamine D, qui ne requiert que peu de rayons UV, dit Antony Young, professeur en photobiologie expérimentale au King’s College de Londres. En revanche, il faut une quantité bien plus élevée de ces mêmes rayons pour provoquer un coup de soleil.

S’il y a bien une chose que la science a démontré de manière irréfutable, c’est que 95 % des cancers de la peau sont associés à l’exposition au soleil. Alors, sortez vos tubes d’écran solaire, mais aussi vos chapeaux, des vêtements protégeant des rayons UV et vos parasols !

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