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Environnement

Des fous de Bassan dans le pétrole

28-09-2010

Le majestueux spectacle des fous de Bassan de l’île Bonaventure risque-t-il de disparaître ? Ces oiseaux migrateurs écopent eux aussi de la marée noire qui souille le golfe du Mexique.

Cinq cents millions de litres d’hydrocarbures déversés en trois mois dans le golfe du Mexique! L’équivalent de 3 milliards de barils! Un gigantesque cloaque où se retrouvent englués des milliers d’oiseaux. Parmi eux, des fous de Bassan. Nos fous de Bassan!

À 30 m au-dessus de la mer, ces oiseaux grégaires au plumage blanc éclatant font preuve d’une grande habileté: ils repèrent les poissons et piquent dans l’eau à 100 km/h pour les attraper. Mais avec leur vision binoculaire, ces oiseaux ne reconnaissent pas forcément les nappes d’huile comme un danger potentiel.

«La pêche dans la nappe d’huile peut leur être fatale, explique Rémi Plourde, directeur du parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé. Ils risquent d’ingurgiter des maquereaux, des capelans et des calmars contaminés, ou d’être eux-mêmes souillés.»

Avec 121 000 individus, l’île Bonaventure abrite la plus grande colonie de fous de Bassan du monde. Ils nichent sur l’île d’avril à juillet, s’y reproduisent et migrent à la fin de l’automne vers le sud des États-Unis pour hiverner. D’après une étude menée par le Service canadien de la faune en 2007, un quart de la colonie s’établit dans la zone actuellement touchée par la catastrophe. Les jeunes, âgés de quelques mois, suivent leurs parents vers le sud.

«Ces juvéniles, qui demeurent plusieurs années dans le golfe du Mexique sans revenir au Québec, sont les plus menacés», estime le responsable du parc. Ils ne reviendront en Gaspésie pour y nicher qu’après deux ou trois ans. Et ils n’atteindront leur maturité sexuelle qu’au bout de cinq ans. «Avec la marée noire, les couvées 2009 et 2010 ont toutes les chances d’être affectées. Ce sont les futurs reproducteurs de 2014. S’ils sont goudronnés, ils ne reviendront pas au parc.» La population de fous de Bassan de l’île risque donc de décliner.

Technicien vétérinaire, Mark Russell travaille avec l’équi­pe de réhabilitation des volatiles de l’International Birds Rescue Research (IBRRC) depuis 1990. Il ne cache pas son désarroi devant l’étendue de la catastrophe. En juin, la superficie de la nappe de pétrole dépassait déjà 24 000 km2, soit 50 fois la superficie de l’île de Montréal! «Depuis le 20 avril, date de l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon, nous avons récupéré 60 fous de Bassan mazoutés en Louisiane, au Mississippi, dans le Texas, en Floride et en Alabama. La plupart sont des juvéniles, explique Mark Russell. Quand nous les avons trouvés, ils souffraient d’hypothermie; leurs plumes étaient complètement enduites d’hydrocarbures.»

Stéphane Lair, professeur à la clinique des oiseaux de proie de la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe a recueilli à plusieurs reprises des volatiles mazoutés lors de déversements de pétrole dans le fleuve Saint-Laurent. Pour lui, les nouvelles du golfe du Mexique n’ont rien de rassurant: «Les hydrocarbures désorganisent la structure des barbillons des plumes et détruisent les huiles naturelles assurant l’imperméabilité du plumage. L’eau peut alors pénétrer dans les plumes, ce qui diminue la température corporelle des oiseaux. Ils se retrouvent dans l’incapacité de voler ou même de flotter. Ils mangent moins et finissent par tomber en hypothermie.» Lorsqu’ils sont amenés à la clinique de l’IBRRC, ils ont souvent perdu entre 7% et 10% de leur poids en eau. Pour les «remettre sur pattes», les sauveteurs leur donnent des fluides qui protègent leur muqueuse gastro-intestinale, et une pâte nutritive.

Réhydrater et nourrir les animaux dure parfois jusqu’à une semaine, avant même de pouvoir les laver. «Le nettoyage constitue un traumatisme supplémentaire pour ces oiseaux au comportement territorial, déjà stressés par l’engluement dans le pétrole, la capture et le transport», précise Rebecca Dmytryk, de l’IBRRC. Une fois nettoyés, ils devront patienter dans un bassin jusqu’à ce qu’ils sécrètent à nouveau leurs huiles protectrices et que leur réseau de barbillons soit restructuré.

Bien malin qui pourrait prédire le nombre de fous de Bassan qui seront atteints. Tout dépendra de la direction que prendra la nappe de pétrole. Au sud, ils ne restent pas en colonie, ils sont très solitaires, ce qui va sans doute les avantager.

Autre espoir, selon Stéphane Lair: «Dans le golfe du Mexique, la plupart des oiseaux sont perchés et ne vont à l’eau que pour se nourrir. S’il y a une nappe de pétrole, les fous de Bassan ne pourront pas détecter de poissons et ne plongeront pas dans les eaux souillées; c’est ce qui peut les sauver.» Environnement Canada est en cours de discussion avec les États-Unis pour mettre sur pied un plan d’évaluation des conséquences de la marée noire sur les espèces volatiles.

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