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Environnement

Érosion côtière – Tempêtes maudites

22-09-2011

Sous le ciel bleu azur de cette journée d’été, les villages du Bas-Saint-Laurent affichent des airs de stations balnéaires. À la hauteur de Sainte-Luce, la route 132 offre un panorama superbe sur le fleuve, devenu si large qu’il ressemble à la mer. Difficile de croire que, quelques mois plus tôt, ces flots paisibles se sont déchaînés, détruisant des dizaines de maisons, des portions entières de route et inondant la côte sur des kilomètres. À bien y regarder, il reste encore des stigmates de cette grande marée dévastatrice du 6 décembre 2010: quelques maisons bancales et abandonnées; çà et là, un balcon arraché, un mur de pierre défait. La route flambant neuve traduit cependant la volonté des hommes de reprendre leurs droits sur ce territoire qu’ils disputent au fleuve.

L’ampleur du désastre a tout de même forcé de nombreux résidants à rendre les armes, au grand dam de Gaston Gaudreault, le maire de Sainte-Luce. «Il y avait déjà eu des tempêtes, mais jamais autant de dégâts. Dans la commune, une quarantaine de sinistrés ont demandé de l’aide. Nous avons dû émettre 46 permis de démolition», déplore-t-il. Une dizaine de résidants ont même décidé de plier bagage pour s’installer sous des cieux plus cléments.

Car une chose est certaine: nombre de villages côtiers, de l’Est-du-Québec aux Îles-de-la-Madeleine, en passant par la Côte-Nord, seront de nouveau, tôt ou tard, soumis aux débordements du fleuve. Les grandes marées sont en effet loin d’être exceptionnelles. Elles surviennent au rythme de deux par mois, toute l’année.

L’effet des marées

C’est la Lune qui, on le sait, génère cette «respi­ration» maritime, en exerçant une force d’attraction (la loi gravitationnelle) sur la Terre et sur les océans. Lorsque la Lune et le Soleil sont alignés, ce qui se produit deux fois par mois, lors de la nouvelle et de la pleine lune, leurs forces d’attraction s’additionnent. L’eau se «rapproche» encore plus de ces astres, créant des marées de grande amplitude, dites de «vives-eaux».

Le 6 décembre 2010, dans le golfe du Saint-Laurent, la nouvelle Lune a fait monter le niveau du fleuve de 4,4 m. Contrai­rement à ce que l’ampleur des dégâts pourrait laisser croire, c’était une marée plutôt banale, puisque l’eau peut monter de 4,7 m à 4,8 m, plusieurs fois par année. «La grande marée n’est pas, en soi, responsable des dégâts. C’est la présence concomitante d’une dépression atmosphérique qui a fait grimper le niveau d’eau de façon inattendue et a généré la tempête», précise Bernard Labrecque, spécia­liste des marées à l’Institut Mau­­­­ri­­ce-Lamontagne, et président de la section québécoise de l’Association canadienne d’hydrographie. Quand la pression atmosphérique est basse, le poids de l’air sur le fleuve est plus faible, et le niveau d’eau monte.

Ainsi, à Rimouski, l’eau a monté de 5,54 m. Du jamais vu depuis 100 ans! «À cela s’est ajouté un fort vent du nord-est, générant les vagues qui ont causé les dommages», ajoute le spécialiste. Les nombreuses maisons coincées entre le Saint-Laurent et la 132 n’avaient aucune chance de résister aux vents violents et aux fortes lames venues balayer leurs fondations. À les voir ainsi au bord de la plage, leurs balcons surplombant le vide, il est clair que ces demeures livrent une bataille perdue d’avance; il n’y a plus aucun rempart entre elles et les flots.

C’est bien là la vraie responsable du désastre: l’érosion, qui ronge peu à peu les côtes et expose les terrains construits au ressac.

Rencontré dans sa petite maison de la route du Fleuve, Jean, né à Sainte-Luce il y a quelque 80 ans, est bien placé pour en témoigner: «En face de cette maison, dit-il en pointant du doigt une demeure piquant dangereusement du nez vers la grève, il y avait une bâtisse. Elle n’existe plus. On faisait le tour avec des chevaux, mais aujourd’hui, elle a été mangée par la mer.»

Le recul des berges

L’érosion côtière est un phénomène naturel qui résulte de multiples facteurs, dont le vent, les vagues, la pluie, la succession de gels et de dégels, etc. En moyenne, les berges du Saint-Laurent reculent chaque année de 50 cm à 2 m. «Mais depuis une quinzaine d’années, l’érosion s’accélère et se généralise», explique Pascal Bernatchez, directeur de la Chaire de recherche du Québec en géoscience côtière, et chercheur à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

Avec son équipe, il a consacré les derniers mois à évaluer l’ampleur des dégâts causés par la tempête de décembre 2010, afin de cartographier les zones vulnérables. Grâce à plus de 5 000 bornes disposées le long des berges, tant sur la Côte-Nord qu’en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent, l’équipe de Rimouski mesure patiemment, chaque année, le recul des côtes. «Lors d’un événement comme celui de décembre 2010, la côte peut reculer de 5 m à 10 m en une seule fois, observe-t-il. Or, depuis l’an 2000, quatre tempêtes ont eu un impact majeur sur tout le Golfe.»

Autrement dit, depuis 10 ans, ces assauts violents se répètent et empêchent le rivage de se régénérer normalement, grâce à l’apport naturel de sable et de sédiments. Pourtant, si l’on examine les registres météorologiques, on se rend compte que les tempêtes ne sont pas plus fré­quentes qu’avant. Elles sont, par contre, beaucoup plus dévastatrices. La cause? La réduction de la largeur des plages et leur abaissement. «Quand une plage est large et haute, les vagues sont amorties et déferlent loin de la côte. Or, depuis 1998, la diminution de la couverture des glaces en hiver accélère l’érosion des plages. Il ne reste qu’une petite banquise qui, au lieu de protéger le rivage, fait rebondir les vagues et les amène à creuser les plages rapidement», explique Pascal Bernatchez, en précisant que la plupart des tempêtes surviennent en hiver.

La fin des glaces

À Sainte-Luce, les habitants se souviennent que, par le passé, les glaces immobilisaient le fleuve du 15 décembre au 15 mars. Aujourd’hui, les bateaux y circulent à longueur d’année. Malheureusement, la disparition des glaces en hiver n’est pas le seul effet «tangible» du réchauffement climatique. L’alternance fréquente de gels et de redoux hivernaux, ainsi que les pluies abondantes, contribuent aussi à accélérer l’érosion.

«De plus, le réchauffement des océans entraîne une dilatation de l’eau, qui fait augmenter le niveau de la mer de 1 mm à 2 mm par an. Cela semble peu mais, depuis un siècle, le niveau du Saint-Laurent a déjà connu une hausse d’une trentaine de centi­mètres», ajoute Bernard Labrecque.

Résultat: les risques d’inondation, ou plutôt de submersion des berges, sont plus importants que jamais. Selon les estimations de Pascal Bernatchez, près de la moitié du littoral maritime québécois se situe aujourd’hui dans des zones submersibles.

Les murets aggravent-ils le problème?

Pour résister aux colères du fleuve, les résidants côtiers réagissent comme ils peuvent: ils érigent des murets en bois ou en béton pour protéger leurs terrains. Mais ce que l’équipe de Pascal Bernatchez a découvert, c’est que ces boucliers de fortune font plus de tort que de bien. «C’est devant ces structures rigides que les côtes ont le plus reculé et où la submersion a été la plus grande, explique le chercheur. Les maisons “protégées” par un muret sont plus souvent inondées que les autres, et on constate jusqu’à 2 m d’érosion supplémentaires devant ces murets.»

La raison est simple: les vagues «rebondissent» sur ces murs, creusent le sol avec force et rongent la plage de façon accélérée, détruisant cette barrière naturelle. En quelques années, une plage large de 30 m peut ainsi être réduite à une bande de 5 m ou 10 m. Et plus l’équipe de l’UQAR accumule de mesures, plus ce constat devient évident.

«À Sept-Îles, sur la Côte-Nord, la rive avance naturellement au fil des ans, nourrie par l’accumulation de sédiments. Lors d’une tempête, elle recule, puis se régénère à nouveau rapidement. Sauf que les murets nuisent à ce processus naturel, comme nous l’avons constaté à certains endroits où la superficie de la plage avait diminué de près de 80%! En l’absence de ces structures rigides, la côte a continué à se régénérer», explique Pascal Bernatchez. Ces remparts artificiels sont pourtant omniprésents. Dans certaines régions côtières, comme autour de Rimouski, près de 70% du littoral est bétonné ou enroché. «Après une tempête, les sinistrés prennent souvent des mesures d’urgence et construisent des murs ou des enro­chements, qui leur donnent l’illusion d’être protégés. Mais c’est un cercle vicieux: plus on en construit, plus les dégâts sont grands», déplore le chercheur.

Que faire alors pour protéger les routes, les villes, les maisons? «Il faut bien que les gens se protègent, affirme le maire Gaston Gaudreault. Les méthodes naturelles de consolidation des plages, comme les plantations de végétaux, des rosiers par exemple, ne sont pas suffisantes.» Pascal Bernatchez, qui travaille en collaboration avec le ministère des Transports, concède qu’en certains endroits, il n’y a d’autre choix que de conserver ou de bâtir des murs.

Une urbanisation à revoir

«Mais il faut aussi envisager des méthodes plus durables, comme le réapprovisionnement en sable de certaines plages, ainsi que cela a déjà été fait sur la Côte-Nord et aux Îles-de-la-Madeleine», dit-il. On peut aussi planter des végétaux sur les dunes ou encore construire des ouvrages en épis (des alignements de roches ou des pieux de bois qui avancent dans la mer, par exemple), ce qui permet de retenir les sédiments tout en cassant les vagues.

Quoi qu’il en soit, on ne lutte pas si facilement contre Dame Nature. «Des tempêtes comme celle-ci, il y en a eu dans le passé et il y en aura encore. La première décision à prendre, c’est de cesser de construire trop près des côtes, affirme sans détour le géographe Jean-Claude Dionne. Pourquoi toujours attendre qu’il y ait une catastrophe pour agir, alors que l’érosion est prévisible?»

Dans les années 1980, face au recul des marais de Montmagny, situés 60 km à l’est de Québec, ce professeur émérite à l’Université Laval a été le premier à tirer la sonnette d’alarme. «À l’époque, mes collègues se sont moqués de moi», se souvient-il, une pointe d’amertume dans la voix. Un peu partout sur les côtes québécoises, les plans d’urbanisation ont trop longtemps fait fi de la fragilité des berges. Aujourd’hui, on relocalise les sinistrés à distance du fleuve, et on ne construit plus au ras de l’eau. Mais la décision du gouvernement québécois, en août dernier, d’autoriser à rebâtir des maisons en zone inondable en Monté­régie, juste après l’inondation de 3 000 habitations, montre que l’on n’a pas tiré les leçons du passé.

Les données scientifiques ont beau être éloquentes, les décisions d’aménagement sont aussi politiques. Steve Plante, chercheur en sciences sociales du développement à l’UQAR et directeur du projet Défis des communautés côtières de l’Alliance de recherche universités-communautés (ARUC), tente justement de faire le lien entre les recommandations scientifiques, les exigences du gouvernement et la réalité quotidienne des habitants.

«L’État a une approche un peu autocratique, traite les problèmes au cas par cas et exclut les résidants de la prise de décision. Or, quand ces derniers sont bien informés, ils peuvent participer à la mise en place d’un plan d’action avec plus de cohésion sociale», affirme le chercheur, qui travaille actuellement en collaboration avec les habitants de Sainte-Flavie. Dans une vingtaine de communautés des provinces de l’Atlantique, il a aidé à ouvrir un dialogue entre élus, chercheurs et habitants. On le sait, quand la population participe aux plans d’aménagement, elle réagit mieux en cas de sinistre et fait preuve de plus de résilience et de solidarité.

«Notre savoir technique ne suffira pas à contrer l’érosion, qui est un problème d’occupation du territoire. Il n’y a pas de solution technique imparable, souligne Steve Plante. Mais le fait de mieux comprendre le problème et d’y réfléchir ensemble aide les communautés à y faire face, et à agir de façon plus responsable.» Loin d’être naïf, le sociologue admet que ses méthodes douces ne répondent pas d’emblée aux attentes concrètes des sinistrés. Il est toutefois persuadé que «les communautés doivent apprendre à vivre avec l’incertain». D’autant que le niveau de la mer n’a pas fini de monter…

 

Un problème mondial

Soixante-dix pour cent du littoral mondial est peu à peu rongé par la mer. Après des milliers d’années passées sous la protection de la banquise, les côtes arctiques, qui représentent un tiers de celles de la planète, sont aujourd’hui en danger. C’est ce qu’a révélé, en avril 2011, une étude internationale menée par une trentaine de chercheurs. Les résultats sont inquiétants: les côtes arctiques reculent de un mètre par an; les deux tiers d’entre elles étant constituées de permafrost, un sol gelé qui fond rapidement. Les littoraux les plus menacés sont ceux de la mer de Sibérie Orientale, de la mer de Laptev et de la mer de Beaufort, au Canada, où le taux d’érosion peut atteindre 8 m par an. À l’échelle mondiale, on estime qu’environ 70% des zones littorales cèdent du terrain à la mer, sous l’effet conjugué de facteurs naturels et anthropiques. La construction de barrages sur les fleuves et l’«artificialisation» des côtes entraînent un manque de sédiments, particulièrement en Afrique de l’Ouest, où des villes comme Cotonou, au Bénin, risquent d’être effacées de la carte.

 

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