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Environnement

La ruée vers les terres rares

20-07-2012

Photo: SPL

Le sous-sol québécois regorge de terres rares, ces métaux indispensables aux technologies de pointe. Plusieurs mines pourraient être mises en exploitation dès 2016. À quel prix pour l’environnement?

Ils s’appellent néodyme, dysprosium, erbium, yttrium, etc. Pour la plupart d’entre nous, ces noms étranges n’évoquent rien. Et pourtant, ils sont partout! Ces élé­ments aux propriétés optiques et magnétiques exceptionnelles se retrouvent dans les écrans tactiles de nos téléphones intelligents, dans les écouteurs de nos iPhones, dans les moteurs de nos voitures, les batteries et les disques durs de nos ordinateurs, dans les ampoules fluocompactes… Au nombre de 17 et regroupés sous le terme de «terres rares» dans le tableau périodique, ces métaux sont devenus, en quelques années, indispensables. Et forcément très convoités!

À l’heure actuelle, plus de 400 projets miniers de recherche de terres rares seraient en cours dans 36 pays, dont le Canada. «C’est une vraie course contre la montre pour arriver à être le premier à les exploiter», affirme Michel Jébrak, professeur au département des sciences de la Terre et de l’atmosphère à l’Université du Québec à Montréal. Au Québec, selon le ministère des Ressources naturelles et de la Faune, une trentaine de sites seraient exploitables. Un atout qui n’a pas échappé au premier ministre Jean Charest. Selon lui, le Plan Nord pourrait contribuer à régler le problème d’accessibilité à ces précieux métaux, aujourd’hui au cœur d’enjeux géopolitiques et de tensions diplomatiques opposant la Chine au reste du monde.

«Contrairement à ce que leur nom indique, ces métaux ne sont pas rares; il y en a un peu partout sur la planète. Mais pour le moment, la Chine extrait 97% des terres rares que l’on retrouve sur le marché des métaux, alors que ce pays ne détient que 37% de la réserve mondiale», a expliqué Christian Hocquard, géologue au Bureau français de Recherches Géologiques et Minières, lors du congrès Québec Exploration qui s’est tenu dans la Vieille Capitale fin 2011.

Or, depuis 2006, alors que la demande augmente d’environ 6% par an, la Chine ne cesse de réduire ses exportations, créant un vent de panique sur les marchés. En 2011, Pékin a baissé de 35% les quotas d’exportation de terres rares par rapport à 2010, officiellement pour préserver l’environnement et les ressources naturelles. En fait, il s’agit plus probablement pour le géant asiatique d’inciter les entreprises étrangères à venir s’implanter sur son territoire et à produire sur place le matériel de pointe. «Résultat, les prix se sont envolés, indique Christian Hocquard. Le dysprosium coûtait 32 $ le kilo en 2003; la même quantité se vendait à plus de 3 500 $ en juillet 2011. Quant au prix de l’europium, il est monté jusqu’à 6 760 $ le kilo. Plus cher que l’argent!»

De quoi inquiéter les Nations unies, l’Union européenne et l’Agence américaine de l’énergie, qui ont toutes publié des rapports alarmants sur la pénurie imminente (dès 2015) de métaux «critiques», dont font partie les terres rares. Le 13 mars dernier, les États-Unis, l’Union européenne et le Japon ont même porté plainte contre la Chine auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour ses pratiques «déloyales» sur les exportations de terres rares.

«Ces métaux sont indispensables au développement des technologies vertes comme les capteurs solaires photovoltaïques, les moteurs de voitures hybrides ou les aimants utilisés dans les turbines des éoliennes», explique Christian Hocquard. Autre application stratégique – et non des moindres –, l’industrie militaire, et notamment la fabrication de radars, de lasers ou de têtes de missiles. Pour tous les pays, il y a donc urgence à exploiter de nouvelles mines hors de Chine.

Territoire de choix

Avec sa géologie, le Québec est plutôt gâté. «On trouve les terres rares dans des roches magmatiques issues d’une fusion partielle du manteau terrestre, comme celles constituant le mont Royal et les montérégiennes, qui correspondent à d’anciennes zones de rift», indique Michel Jébrak. Au total, quatre projets d’exploration sont en cours dans la province, dont un très avancé dans la région de Chicoutimi.

Mais ces métaux donnent du fil à retordre aux compagnies minières, car ils cumulent beaucoup de défauts. Ils sont peu concentrés (constituant souvent moins de 1% de la roche hôte), difficiles et coûteux à extraire. «On connaît environ 200 types de roches qui contiennent des terres rares, mais on ne sait les extraire qu’à partir de 3 ou 4 d’entre elles. Mettre un nouveau gisement en production est donc techniquement très complexe», poursuit le spécialiste.

Il faut d’abord déterrer le minerai, le plus souvent dans des mines à ciel ouvert, puis en séparer les terres rares, en adaptant la technique à chaque type de gisement. En général, après broyage de la roche, cette séparation est effectuée par flottation, un processus qui consiste à rendre les minéraux convoités hydrophobes grâce à divers réactifs chimiques et à les mettre en suspension dans de l’eau moussante. L’écume qui surnage présente alors une concentration en terres rares pouvant atteindre 30% à 60%. «Sur notre site, on procède à une première séparation magnétique, puis on attaque la roche avec une solution d’acide pour dissoudre les terres rares. On élimine les impuretés et on précipite les métaux pour obtenir un mélange de terres rares solide», explique Paul Blatter, directeur de la métallurgie chez Matamec Explorations Inc., la compagnie qui explore le gisement de Kipawa, au Témiscamingue.

C’est là que le bât blesse. Tous ces procédés requièrent de nombreux solvants et acides forts, ainsi que de grandes quantités d’eau et d’énergie, car ils s’effectuent le plus souvent à haute température. Une calamité pour l’environnement! «Il y a aussi le problème de stockage des déchets, car quasiment tous les minerais de terres rares contiennent des éléments radioactifs – en particulier de l’uranium et du thorium – en quantités variables, explique le géologue Christian Hocquard. C’est un vrai paradoxe : on a besoin des terres rares pour développer les énergies vertes, mais leur extraction est très polluante.»

Partout dans le monde, la ruée vers les terres rares suscite l’inquiétude. «Toutes les mines de terres rares en exploitation ont engendré de graves problèmes de pollution», affirme sans détours Ramsey Hart, coordinateur du programme MiningWatch Canada.

La Chine paie d’ores et déjà le prix fort pour sa suprématie. Dans la province de la Mongolie intérieure, autour de la grande mine de Bayan Obo qui fournit plus de la moitié des terres rares du pays, les sols sont contaminés par des métaux lourds, l’air est saturé de poussières toxiques et le nombre de cancers explose, comme l’a rapporté l’Agence France Presse en 2011. Les paysans ne peuvent plus exploiter leurs champs, et ils sont contraints de porter des masques tant l’air est irrespirable. Et pour cause. Selon la Société chinoise des terres rares, la production d’une tonne de ces métaux à Bayan Obo s’accompagne du rejet d’une quantité phénoménale de gaz contenant de l’acide sulfurique, de l’acide fluorhydrique et du dioxyde de soufre, d’eau acide et d’une tonne de déchets radioactifs! En 2006, les bassins à résidus couvraient déjà 11 km2 aux alentours de la ville de Baotou, l’équivalent de 10 000 piscines olympiques contenant 149 millions de tonnes de déchets faiblement radioactifs! Un rapport du Bureau de la protection environnementale de Baotou paru en 2006 a révélé que les eaux souterraines étaient contaminées par plus de 10 produits chimiques. Quant aux échantillons de sol prélevés près des décharges, ils contenaient 36 fois la quantité normale de thorium. Rien pour nous donner envie d’aller y passer nos vacances.

«La libération de poussières radioactives dans l’air est préoccupante mais le risque principal est la contamination radioactive des nappes phréatiques lorsque les bassins de rétention ne sont pas étanches à long terme ou en cas de débordements causés par de fortes pluies», explique Doris Schüler, chercheuse à l’Öko-Institut, en Allemagne, et auteure d’un rapport parlementaire européen sur le recyclage des terres rares.

Ces problèmes de pollution sont connus depuis longtemps, et ils ont conduit à la fermeture, en 2002, du gisement de Mountain Pass, situé en Californie. De 1960 à la fin des années 1980, cette mine assurait la majeure partie de la production mondiale de terres rares (dont la demande était encore minime), mais la concurrence chinoise et le déversement accidentel d’un million de litres d’eau contaminée dans le désert californien ont eu raison de son activité. Temporairement, du moins. Car la mine, qui a été modernisée, reprendra sa production à la fin de l’année, avec un permis d’exploitation jusqu’en 2042.

À en croire les compagnies minières nord-américaines, le fait d’exploiter cette richesse sur notre continent plutôt qu’en Chine garantira de meilleures pratiques environnementales. Molycorp, la société qui gère la mine de Mountain Pass, compte par exemple réduire la consommation d’eau de 50% par rapport à ce qui était utilisé au milieu des années 1990, tout en recyclant certains des réactifs utilisés et en alimentant sa propre centrale thermoélectrique.

Minimiser le risque?

Au Québec, la société Matamec assure qu’elle prendra elle aussi les précautions nécessaires, notamment en ce qui concerne l’exposition des travailleurs aux radiations. «Par chance, notre gisement contient peu d’uranium, 3 000 fois moins que ce qu’on trouve dans les mines d’uranium de la Saskatchewan. L’uranium sera extrait avec des solvants et stocké dans des parcs à résidus. On a calculé qu’il faudrait passer 20 000 heures près de ces résidus pour atteindre la dose annuelle à ne pas dépasser, alors que subir un scan à l’hôpital suffit pour fournir la moitié de la dose maximale», affirme Paul Blatter.

Si le risque est assurément moindre dans nos pays qu’en Chine, il n’est pas négligeable pour autant. «Le prix des terres rares est volatil et il y a toujours le risque que les entreprises qui s’intéressent à ces gisements, et qui sont toutes de jeunes compagnies, abandonnent les sites non rentables sans les décontaminer. En outre, au Canada, les réglementations sur les rejets miniers ne sont pas assez strictes et les mines de terres rares pourraient rejeter des éléments toxiques “nouveaux”, qu’on connaît mal et qui échapperont aux réglementations actuelles», déplore Ramsey Hart.

Quant à la rentabilité de ces mines, elle reste à prouver. «Étant donné qu’on les utilise en faibles quantités, l’exploitation des terres rares hors de Chine a longtemps été non rentable», explique Christian Hocquard. Alors qu’on consomme 40 millions de tonnes d’aluminium chaque année et 2 milliards de tonnes de fer, les besoins annuels en terres rares ne sont que de 50 000 à 200 000 tonnes.

Le problème, c’est qu’une augmentation du nombre de mines pourrait faire chuter les prix et rendre l’affaire moins juteuse, d’autant qu’il faut 5 à 10 ans pour compléter les études de faisabilité et de rentabilité, et des dizaines – voire des centaines de millions – de dollars pour mettre une mine en service. «On est un peu dans le même contexte qu’avec l’aluminium au début du XXe siècle, qui était rare et cher mais dont les besoins ont augmenté de façon exponentielle. Les terres rares constituent sans aucun doute une filière de développement intéressante pour le Québec, estime Michel Jébrak, qui dirige la Chaire UQAT-UQAM en entreprenariat minier. Mais la concurrence sera rude et il y aura peu de sites élus.» Rendez-vous dans quelques années pour savoir si le jeu en valait la chandelle.

 

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