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Environnement

Lac-Mégantic, après l’enfer

19-09-2013

 

Pourrons-nous remédier à la catastrophe? Pour l’heure, la région est devenue  un immense chantier de décontamination. Méthodes et résultats.

Parer au plus urgent et éviter d’aggraver la situation. À Lac-Mégantic, c’est ce qu’ont fait jusqu’ici la centaine d’opérateurs rattachés à une vingtaine d’entreprises québécoises, ontariennes et américaines spécialisées en nettoyage industriel, et ce, dans un inévitable désordre.

Ils ont pompé 18 millions de litres d’eau contaminée par les hydrocarbures et les mousses d’extinction, vidangé les wagons, fermé une portion des égouts. Ils ont creusé des tranchées sur le site du déversement pour recueillir les eaux de pluie et de ruissellement chargées de pétrole.

«L’eau des égouts qui a refoulé dans les caves et l’eau pompée en surface sont décontaminées sur place par l’entreprise Sanexen qui utilise du charbon activé», explique Jean-Claude Morin, président de la firme MD-UN, qui a coordonné les premiers travaux de nettoyage. Des filtres à charbon artisanaux ont ainsi été installés dans des conteneurs, car les unités mobiles des entreprises ne suffisaient pas. «Le pompage se poursuivra tant que le sol sera contaminé, affirme Michel Rousseau, sous-ministre adjoint au MDDEFP. Et le long de la rivière, 200 per­sonnes ont arpenté 275 km de berges, pour enlever les herbes souillées, arroser les arbres et les roches pour décoller et récupérer le pétrole.»

Un travail de fourmi, qui se fait à la main, roche par roche, goutte par goutte. «On ne pourra pas tout enlever avant l’hiver, mais notre objectif est de viser les endroits les plus contaminés pour éviter une remise en suspension des substances au printemps», ajoute Michel Rousseau.

Mais tant que le sol sera pollué, le relargage du pétrole dans l’eau et l’air se fera sans relâche. Il y a donc urgence à décontaminer le sol de la zone rouge, et peut-être celui des terrains avoisinants. « On ignore l’étendue et la profondeur de la contamination, mais le sol est contaminé jusque sous les égouts. Heureusement, une couche d’argile empêche la pollution de s’infiltrer trop profondément », ajoute l’expert.

« La nappe phréatique est sûrement atteinte, redoute l’écotoxicologue Émilien Pelletier, et si c’est le cas, il faudra pomper l’eau pendant des années pour éviter que les polluants se répandent dans le réseau hydrique ».

Quant au sol, selon des premières estimations, plus de 200 000 tonnes devront être excavées. « S’il y a de la roche en profondeur, il faudra sûrement tout racler jusqu’à la roche, ajoute le biologiste. Il ne faut rien laisser sur place ».

Plusieurs solutions sont envisagées : décontaminer le sol excavé ou l’enfouir dans un des six sites québécois d’enfouissement sécuritaire. L’entreprise Horizon Environnement a déjà proposé d’entreposer la terre sans la décontaminer à Grandes-Piles, en Mauricie, sur des terrains argileux et protégés par des membranes qui retiennent, dans une certaine mesure, les contaminants. Compte tenu de la forte pollution du sol, un tel enfouissement serait cependant peu fiable à long terme.

Décontaminer le sol

Pour décontaminer la terre excavée, une vingtaine de sites de traitement au Québec proposent des méthodes biologiques, physico-chimiques ou thermiques. Le traitement biologique (biorestauration ou biodépollution) est le plus répandu pour se débarrasser des hydrocarbures. Le principe ? Utiliser des micro-organismes qui transforment les polluants en composés non toxiques. « Dans presque tous les environnements, on trouve des bactéries qui mangent le pétrole. Lorsqu’on stimule leur croissance avec de l’oxygène, une température adéquate et des nutriments comme le phosphore et l’azote, on leur permet d’accélérer leur travail de dégradation », explique Subhasis Ghoshal à McGill.

Plusieurs centres entassent ainsi la terre contaminée en « biopiles » de 2 mètres de haut, couvertes d’une membrane imperméable. Ils les ventilent pour récupérer les polluants les plus volatils tout en optimisant la multiplication des bactéries. Si les conditions idéales sont atteintes, l’efficacité des biopiles peut atteindre 90% en quelques mois.

La désorption thermique, moins répandue, consiste à chauffer les sols excavés jusqu’à 500°C pour favoriser la volatilisation des contaminants, en vue de leur extraction. L’incinération dans des fours (à 800-1000°C) est également possible pour détruire les polluants, mais elle est très onéreuse. Finalement, des procédés physiques (volatilisation, extraction à la vapeur) ou chimiques peuvent être employés, aucun d’eux ne faisant office de solution miracle…

Certains terrains pollués autour de Lac-Mégantic pourraient aussi être traités sur place, là où l’intervention est moins urgente ou l’excavation impossible. La biorestauration ou l’oxydation chimique peuvent être réalisées in situ. Cette dernière technique consiste à « neutraliser » les contaminants en injectant dans le sol des produits chimiques dits oxydants, comme le permanganate, l’ozone ou le peroxyde d’hydrogène. Mais sur des terrains argileux, comme c’est le cas proche du lac, cette technique est peu efficace. « Si on opte pour la biorestauration, il faut creuser des puits pour oxygéner et nourrir les bactéries du sol : l’efficacité dépend du taux de contamination et de la nature du sol », prévient Subhasis Ghoshal. Dans tous les cas, il faudra des mois, voire des années de traitement, pour restaurer l’écosystème.

Photo: Michel Huneault

 

 

Recette pour nettoyer le fond d’un cours d’eau : l’exemple de la Kalamazoo

Le 25 juillet 2010, dans l’état américain du Michigan, la rupture d’une section de pipeline de la société Enbridge a entrainé le déversement de plus de 3 millions de bitume dilué (provenant des sables d’Alberta) dans la rivière Kalamazoo, longue de 200 km, et qui se jette dans le lac Michigan. Trois ans et plus de 800 millions de dollars plus tard, le nettoyage n’est toujours pas terminé.

« Le bitume est un pétrole lourd et très visqueux, différent du pétrole de schiste. Après la fuite, il a coulé au fond de la rivière et s’est accumulé à certains endroits », explique Stephen Hamilton, professeur d’écologie et de biogéochimie à la Michigan State University, et président du Kalamazoo River Watershed Council, impliqué dans le nettoyage des lieux. L’accès à la rivière a dû être interdit sur 55 km pendant 2 ans, et des tonnes de sol souillé ont été excavées et décontaminées sur les berges. L’Agence de Protection de l’Environnement des Etats-Unis (EPA) estime toutefois que 680 000 litres de bitume sont encore présents dans le lit du cours d’eau. Or, si l’on peut facilement pomper les nappes huileuses à la surface de l’eau, récupérer les sédiments souillés est autrement plus compliqué.

« On procède par agitation, en remuant manuellement le fond de la rivière avec des bâtons, pour faire remonter le pétrole. On peut ensuite rassembler ces gouttelettes en surface et les absorber ou les aspirer », explique Stephen Hamilton. La technique n’a toutefois pas suffi : l’EPA a ordonné en mars dernier à Enbridge de procéder au dragage des sédiments, en vue de les récolter et de les décontaminer. « Dans certains endroits de la rivière qui étaient supposés avoir été décontaminés par agitation, on voyait toujours des gouttes d’huile à la surface », déplore le chercheur. Le dragage, qui va prendre des mois, ne permettra toutefois d’enlever que 10% du bitume restant, selon l’EPA. « Il suffit que le niveau d’eau monte ou qu’il y ait un peu de remous pour que les sédiments recommencent à libérer du pétrole, et cela va durer des années », se désole Hamilton. En ce qui concerne la faune et la flore, le chercheur est plus optimiste. « Dans la Kalamazoo, l’écosystème se rétablit remarquablement bien. Les populations sont revenues à l’état normal, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’effets à long terme. Contrairement aux milieux marins, on a peu d’expérience et de recul sur les déversements en rivière ».

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