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Environnement

Le Cap à sec

23-08-2018

Le réservoir de Theewaterskloof, vidé à 90%. En temps normal, il fournit un peu plus de la moitié de l’eau dont le Cap a besoin. Photo: iStock

Depuis quelques mois, le spectre d’un apocalyptique « Jour zéro » plane sur Le Cap, ce jour où les réserves d’eau potable seront à sec. Les habitants de cette ville d’Afrique du Sud concertent leurs efforts pour éviter le pire.

Les étés ont tendance à être secs, au Cap. Mais, en ce mois de mars 2018 qui marque la fin de la saison chaude, la spectaculaire ville d’Afrique du Sud, photographiée des milliers de fois pour ses jardins fleuris et ses collines verdoyantes, déploie une désolation désertique. Piscines vides, pelouses jaunies, végétation morte sur la montagne de la Table, désinfectant pour les mains dans les toilettes publiques où les robinets sont condamnés, etc. Le manque d’eau se manifeste partout où le regard se pose.

Même dans la salle de bain de notre auberge de Somerset West. Une chaudière pour récupérer l’eau grise a été déposée sous le pommeau de douche avec, bien en vue, l’inscription « Deux minutes maximum ». « Ma fille Amy me demandait hier si elle allait pouvoir prendre un bain bientôt. J’ai dû lui répondre que non, pas avant longtemps », se désole Janet Lubbe, la propriétaire des lieux.

Depuis janvier dernier, les quelque 3,8 millions de Capétoniens ont complètement révisé leur consommation d’eau courante. Ils ont pris au sérieux l’avertissement de la mairesse Patricia De Lille qui a évoqué la fermeture complète des robinets dans l’éventualité où un plan draconien d’économie d’eau n’était pas appliqué.

Résilients, les résidants de la Mother City se sont mis au régime sec pour respecter la nouvelle limite de consommation d’eau de 50 L par jour et par personne : réduction du temps passé sous la douche, abaissement de la pression dans les tuyaux, service du souper dans des assiettes de carton, même dans les grands restaurants, et activation de la chasse de la toilette une seule fois par jour. Depuis février 2018, des amendes mensuelles de 5 000 à 10 000 rands (entre 500 et 1 000 $) menacent les foyers qui dépassent leur allocation en eau. La ville a même publié une « Liste de la honte » pour exposer au grand jour les excès des usagers délinquants du système municipal !

Résultat, le jour où les réserves d’eau potable seront à sec – baptisé « Jour zéro » – prévu d’abord pour avril 2018, ne devrait pas survenir avant 2019. La ville du Cap utilise ces jours-ci moins de la moitié de l’eau qu’elle consommait en 2015, soit 529 millions de litres par jour (contre 1,2 milliard de litres), comme le rapporte le site d’information mis à jour quotidiennement par la ville. Mais, pour échapper au fameux Jour zéro, la consommation quotidienne devra être réduite à 450 millions de litres par jour (résultat d’un régime à 50 L par personne). Un tour de force; rappelons que le Canadien moyen consomme à lui seul 330 L d’eau par jour.

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Une partie du barrage Theewaterskloof, presque à sec, montrant des souches d’arbres et du sable généralement submergés par les eaux du barrage.
Photo: Wikimedia Commons

Les réservoirs ont soif

Pourquoi Le Cap, une ville d’abondance et possédant quantité de sources d’eau, a-t-elle atteint ce point critique ? Une partie de la réponse repose au fond du Theewaterskloof, un immense réservoir niché dans les montagnes à une centaine de kilomètres à l’est, dans la ville de Franschhoek. En temps normal, le réservoir fournit un peu plus de la moitié de l’eau dont Le Cap a besoin. En garant notre voiture en bordure du Theewaterskloof, nous constatons le désastre : ce qui était, il y a deux ou trois ans, un vaste lac d’eau claire est devenu un désert sablonneux, vidé à 90 %. Les autres réservoirs qui alimentent le réseau municipal sont à peu près dans le même état.

En 2014, soit bien avant que la crise ne commence, des chercheurs de l’Institute for Security Studies, Steve Hedden et Jakkie Cilliers, mettaient en garde les décideurs du pays contre la surexploitation de la ressource. « Si la demande en eau continue d’excéder les réserves, les ressources d’Afrique du Sud continueront d’être surexploitées. Cela aura des conséquences sérieuses sur la résilience environnementale des écosystèmes aquatiques et sur la fiabilité des réserves en eau pour la consommation humaine », écrivaient-ils dans une étude modélisant divers scénarios pour le futur.

Les conséquences imaginées dans leur étude se sont finalement manifestées en accéléré. Depuis 2015, la température moyenne en Afrique du Sud a augmenté de 1°C. Au Cap, les pluies se sont raréfiées au cours de la même période, alors que la demande en eau de la population a explosé, notamment à cause des investisseurs immobiliers, des migrants à la recherche d’un travail, des touristes en quête de splendeurs et des snowbirds venus d’Europe.

Ce que vit la ville peut être qualifié de « sécheresse hydraulique », créée par un déséquilibre entre la demande et les réserves d’eau disponibles, indique Mark New, directeur du African Climate and Development Initiative, à l’université du Cap. Difficile de déterminer si Le Cap a déjà traversé une telle sécheresse. « Certains prétendent qu’il faut remonter en 1850 pour trouver une situation similaire où, pendant au moins trois ans, les précipitations ont été aussi faibles », confie le chercheur que nous rencontrons dans le quartier Newlands, non loin d’une source publique où des centaines de citoyens font chaque jour la file pour remplir des bidons de 25 L. Les restrictions imposées sur la consommation courante poussent les citoyens à trouver d’autres sources que leur robinet pour éviter les amendes. Et certains Capétoniens, malgré les efforts de dissuasion de la ville à cet égard, font des réserves d’eau en prévision du pire.

Mark New nous fait voir un tableau statistique des dernières décennies, qui illustre comment les cycles climatiques ont changé et rendent les prédictions météo difficiles. « Sur le plan mondial, 2017 a été reconnue comme l’année la plus chaude de l’histoire. Dans le passé, nous avons vu des périodes de trois ou quatre ans où les pluies étaient rares dans la région du Cap, mais ce n’était jamais aussi grave qu’en ce moment. À l’heure actuelle, nous essayons de comprendre comment le réchauffement climatique influence de tels phénomènes. »

En attendant la pluie

Pour échapper au sombre destin du Jour zéro et retrouver sa nature luxuriante, Le Cap a surtout besoin de beaucoup de pluie. En réalité, la région aurait besoin d’au moins trois hivers de précipitations plus élevées que la normale pour réhydrater ses sols et remplir ses réservoirs. Et même si les Capétoniens jubilaient d’être arrosés par des averses abondantes au début de l’hiver 2018 (qui correspond à notre été), ce qui a eu pour effet d’élever le niveau d’eau des réservoirs à une capacité de 30 %, d’autres problèmes pointent. « Entre-temps, plusieurs endroits ont été brûlés par des feux de brousse. Et les premières pluies pourraient générer de l’érosion et des glissements de terrain », prédit Mark New.

Toute la société est en crise. « On se retrouve à un point où l’économie est fragilisée et les taux de chômage sont en hausse », observe le géologue sud-africain Anthony Turton qui accuse la municipalité du Cap d’être responsable d’une gestion déficiente.

Ce professeur à l’université de l’État-Libre estime que, à l’avenir, la ville doit implanter un ensemble de solutions pour soutenir ses réserves, en plus de compter sur les efforts des individus. Le géologue prône une meilleure récupération des eaux, un peu à l’image de la ville de Perth, en Australie, qui a implanté des systèmes sophistiqués de réutilisation des eaux d’égout. Anthony Turton milite aussi en faveur de projets de dessalement de l’eau de mer, qui, d’ailleurs, commencent à voir le jour au Cap. Rappelons que la ville offre une magnifique vue sur deux océans !

En revanche, tous ces foreurs qui percent le sol à qui mieux mieux et trouent l’aquifère l’inquiètent au plus haut point. Ils creusent des puits profonds pour les citoyens bien nantis désireux de se déconnecter du réseau municipal afin d’arroser leur pelouse à leur guise. L’eau souterraine n’est pourtant pas une solution durable. « À un moment, la demande va excéder les réserves », tranche M. Turton.

Pour Jodie Miller, géologue à l’université de Stellenbosch, cette ruée vers les ressources souterraines hypothèque gravement les réserves d’eau et les écosystèmes humides du Cap. « Avec autant de trous de foreurs, je me dis qu’on est en train d’assécher le sous-sol. Ce n’est pas soutenable », dit la chercheuse en géochimie isotopique, qui s’intéresse à la situation de l’eau au Cap depuis 2008.

Non loin des vignobles invitants et des demeures cossues avides d’eau, il y a Khayelitsha, Langa, Gugulethu, des townships où les habitants vivent sans eau courante ni toilette à la maison. Même s’ils constituent le quart de la population du Cap, les résidants de ces quartiers informels ne consomment que 4,5 % de l’eau du système municipal.

« Pour plusieurs Capétoniens, chaque jour est un Jour zéro », explique Jodie Miller qui précise que, dans l’éventualité d’un véritable régime sec, les robinets des townships ne seront pas fermés. « Les risques de transmission de maladies y seraient beaucoup trop élevés dans ces endroits », indique la scientifique, qui a installé un système d’économie d’eau à sa maison de Paarl, dans la région métropolitaine du Cap, où elle vit avec ses deux fillettes, son mari et le chien de la famille.

Menace globale

Des villes comme São Paulo et Brasilia, au Brésil, et Gaborone, au Botswana, ont aussi traversé des crises similaires dans les dernières années, résultat de sécheresses sévères, ainsi que d’infrastructures et de gestion inadéquates. Au printemps dernier, la plupart des robinets de la ville de Shimla, en Inde, n’ont pas pu donner une seule goutte d’eau pendant 15 jours. Une situation sans précédent. « Non seulement manquer d’eau potable nuit à la santé humaine, mais cela peut aussi impacter l’activité économique, déclencher des conflits et chasser les gens de chez eux », énonce un rapport de janvier 2018 du Forum économique mondial.

Le Forum classe d’ailleurs la crise de l’eau au cinquième rang des plus grands risques pour les 10 prochaines années, derrière les armes de destruction massive, les événements climatiques extrêmes, les catastrophes naturelles et l’échec de l’adaptation aux changements climatiques. Des mégapoles comme Mexico et même Londres seraient susceptibles de vivre un Jour zéro, en cas de faibles pluies et d’une gestion déficiente de la ressource.

Le cas de l’Afrique du Sud fascine d’ailleurs la planète entière; il a fait les manchettes un peu partout. Si les efforts d’économie d’eau des citoyens ont permis au Cap de se soustraire au Jour zéro pour le moment, il faut dire que d’autres facteurs ont contribué à ce sursis. Un important don d’eau – 10 milliards de litres – d’un groupe de fermiers de la province du Cap-Occidental a permis de donner un répit à la ville.

Il reste à voir si la crise se résorbera. Et si les villes du monde entier en tireront des leçons.

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