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Environnement

Le noir désir du Québec

13-04-2012

C’est un secret de moins en moins bien gardé. Quelque part au fond du golfe Saint-Laurent, à la frontière du Québec et de Terre-Neuve, se cacherait un beau petit pactole; Old Harry, un gisement de 5 milliards de barils de pétrole. Du jamais vu dans l’est du Canada! Le Québec verra-t-il enfin se concrétiser son vieux rêve des années 1970: voir jaillir du pétrole de son sous-sol?

Old Harry, dont on parle tant, est loin d’être unique. On sait depuis longtemps que le Golfe renferme des formations géologiques pétrolifères. On en a identifiées dans l’île d’Anticosti et en Gaspésie. La compagnie Pétrolia extrait d’ailleurs déjà près de 40 barils par jour près de Gaspé, et elle n’en est qu’à l’étape exploratoire.

En février dernier, au cours de son assemblée annuelle, la pétrolière a également annoncé son intention de forer deux nouveaux puits dans le secteur «Bourque», situé près de Murdochville. Selon les dirigeants de l’entreprise, il s’agirait d’une structure géologique de grande taille dont le potentiel est  évalué à 100 millions de barils.

Ces gisements d’hydrocarbures, qu’ils soient sous terre ou sous la mer, se sont tous formés de la même façon, avant que les animaux soient sortis de l’eau. La région du Golfe était alors située à l’Équateur. L’eau était chaude et la vie y pullulait. Une couche de matière organique, surtout constituée d’algues, s’est déposée au fond. Puis, progressivement, elle a été recouverte par d’autres sédiments qui l’ont enfoncée peu à peu dans le sous-sol. L’action combinée de la pression et de la chaleur terrestre a «cuit» cette matière organique, la transformant en pétrole ou en gaz. Les hydrocarbures ont ensuite eu tendance à remonter vers la surface et ont migré vers une roche poreuse – appelée «roche réservoir» – qui, à certains endroits, est recouverte d’une couche imperméable qui piège le pétrole.
On identifie deux grands bassins géologiques. Le premier, celui d’Anticosti, englobe l’île du même nom et se prolonge au milieu du fleuve, jusqu’à Terre-Neuve. Il ressemble à un immense gâteau à étages. Son âge varie entre 410 et 490 millions d’années. La matiè­re organique est emprisonnée dans la roche-mère, le shale de Macasty.

Un second bassin, celui de Madeleine, s’étend jusqu’aux côtes de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et aussi de Terre-Neuve. Il comprend l’archipel des Îles-de-la-Madeleine. Ce grand bassin date du Car­­bo­ni­­fère; il est âgé de 280 à 350 millions d’années et ressemble à un gâteau déformé. On y trouve des failles, des plis, des pics provoqués par la naissance de la chaîne de montagnes des Appalaches. Ses roches-mères contien­nent aussi des restes fossiles. L’une d’elles renferme même du charbon provenant de la décomposition de plantes et d’arbres. La présence de matière organique dans les deux principaux bassins du Golfe en font des réservoirs potentiels de pétrole et de gaz. Cela n’a pas échappé aux compagnies pétrolières.

Depuis les années 1970, une dizaine de puits exploratoires ont été forés dans le golfe Saint-Laurent par diverses compagnies. La moitié d’entre eux ne contenaient pas une seule goutte de pétrole ni la moindre vapeur de gaz. Quatre ont révélé d’infimes traces d’hydrocarbures, et un seul semblait prometteur. Cinq autres puits ont aussi été forés sur la terre ferme, notamment à l’Île-du-Prince-Édouard et en Nouvelle-Écosse.

Le géophysicien en chef de la compagnie Corridor, Paul Durling, a dû se livrer à un vrai travail de détective pour avoir une idée du potentiel du bassin Madeleine. Il s’est intéressé en particulier au puits de l’île Brion, situé à une encablure de l’archipel des Îles-de-la-Madeleine, et creusé en 1970 par Hydro-Québec, en partenariat avec une filiale de Texaco. Les analyses géochimiques des échantillons de roche-mère recueillis dans ce puits ont révélé l’existence d’un type de matière organique qui indiquerait la présence de pétrole ou d’un «combo» pétrole et gaz. Et en utilisant un logiciel pour visualiser la formation géologique d’Old Harry, l’équipe de Corridor a constaté que le potentiel était beaucoup plus important que prévu! Mais l’ordinateur a ses limites. La compagnie Corridor Resources a annoncé qu’elle procéderait à un forage exploratoire d’ici 2015.

«On ne peut pas être encore certain de la quantité ni de la nature du pétrole: léger, lourd ou sulfureux, dit Philip Knoll, président de Corridor Resources. Pour le savoir, il nous faut creuser un puits.» Il y a cependant de quoi être confiant. On trouve dans le secteur des dômes de sel. Or, la roche de sel est reconnue pour être la plus imperméable qui soit, capable de garder étanche n’importe quel gisement d’hydrocarbures.

Old Harry est la structure géologique la plus étudiée du golfe Saint-Laurent. Mais la plupart des données datent des années 1960 et 1970. «Pour savoir précisément ce qu’il contient, il faudrait refaire des relevés sismiques avec des appareils plus modernes, dit Michel Malo, professeur de géologie structurale à l’Institut national de recherche scientifique (INRS). Les appareils utilisés à l’époque pourraient être comparés à un téléviseur en noir et blanc, alors que ceux d’aujourd’hui sont comme un téléviseur couleur plasma.» Bref, ils permettraient d’y voir beaucoup plus clair. Sauf que, en 2004, Québec a imposé un moratoire sur les relevés sismiques, notamment pour protéger les mammifères marins et les poissons, sensibles aux puissantes ondes sonores provoquées par les explosions.
Selon le professeur, les pièges d’hydrocarbures les plus intéressants se répartiraient entre l’île d’Anticosti et la Gaspésie, mais on trouverait plein de petits Old Harry ailleurs.

Quoi qu’il en soit, s’il y a bel et bien du pétrole au Québec, il n’est intéressant que si on réussit à l’extraire. Ce qui ne se fait pas aussi facilement que dans le désert du Texas. L’équipement choisi dépend surtout de l’environnement géophysique et climatique. Pour le gisement d’Hibernia, situé dans l’Atlantique à 315 km au nord-est de Terre-Neuve, il a fallu concevoir une plateforme capable de résister à l’assaut des icebergs. Mais les conditions climatiques ne sont pas aussi difficiles dans le Golfe et la profondeur n’y excède pas 500 m. On est loin des abysses de plus de 3 km du golfe du Mexique.

Lire la suite dans notre numéro de Québec Science d’avril-mai 2012.

Photomontage : Fé/Marjorie Guindon/Michel Julien

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