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Environnement

Le vrai pouvoir du pétrole

29-11-2013

Le CO2 à la hausse La COP23 n’était pas porteuse de bonnes nouvelles : après trois ans de stabilisation, les émissions de CO2 sont reparties à la hausse, augmentant possiblement de 2% cette année, selon les travaux du consortium scientifique Global Carbon Project. Grande consommatrice de charbon, la Chine serait en bonne partie coupable de ce phénomène qui marque un recul par rapport aux objectifs fixés par l’Accord de Paris visant à contenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C. De leur côté, des experts du Programme des Nations unies pour l’environnement ont estimé que, dans l’état actuel des choses, si tous les États signataires de l’Accord de Paris respectent leurs engagements à la lettre, la planète se réchauffera d’au moins 3°C d’ici 2100. Voilà qui n’est guère réjouissant. En novembre, 15 000 scientifiques provenant de 184 pays ont lancé un cri d’alarme, affirmant que l’humanité ne prend pas les mesures urgentes nécessaires pour sauver la biosphère en péril.

À une époque charnière où les réserves pétrolières mondiales se tarissent et où notre système économique, générateur d’iniquités sociales effarantes, est de plus en plus dysfonctionnel, Timothy Mitchell pose avec acuité une question cruciale: les énergies post-pétrole pourront-elles donner naissance à des régimes réellement démocratiques? Son livre très éclairant sonne le glas d’une «civilisation inconsciente et hédoniste» où la croissance illimitée a été érigée en «religion».

Timothy Mitchell est titulaire de la Chaire d’études du Moyen-Orient à la Columbia University, de New York.
Il est l’auteur de
Carbon Democracy (Le pouvoir politique à l’ère du pétrole, Éditions La Découverte, 2013), un essai brillant et passionnant, et de deux autres livres très remarqués devenus des ouvrages de référence dans les milieux universitaires: Colonising Egypt et Rule of Experts.

D’où vient votre idée de «démocratie carbone»?

En étudiant l’histoire pétrolière au Moyen-Orient et en découvrant comment on avait exploré les premiers gisements, construit des oléoducs et des terminaux, transformé le pétrole brut en énergie calorifère et motrice, j’ai compris que l’énergie carbonée et la politique démocratique moderne étaient très étroitement liées. Pour mettre au jour cette corrélation entre politique et industrie pétrolière, je rappelle dans mon livre les phases les plus marquantes de l’histoire du charbon et la manière dont cette énergie a façonné le monde moderne, en produisant la démocratie dans certaines régions et la domination coloniale dans d’autres.

Vous démontrez, exemples éloquents à l’appui, que les formes de démocratie apparues dans les principaux pays industrialisés sont la résultante de l’exploitation des premiers gisements d’hydrocarbures.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le charbon a permis l’essor d’une démocratie, du fait que son utilisation très répandue a conféré aux travailleurs un pouvoir nouveau. Le déplacement de quantités sans précédent de ce combustible depuis la mine jusqu’aux usines et aux centrales électriques, en empruntant des voies ferrées et des canaux, a créé des points de vulnérabilité.
En effet, une grève des travailleurs pouvait paralyser tout un système énergétique. Ainsi, la dépendance à une seule source d’énergie a donné aux travailleurs le pouvoir de bloquer une économie entière. Les gouvernements occidentaux ont alors été contraints de céder aux demandes très explicites formulées par des millions d’ouvriers. Ils ont consenti à accorder le droit de vote, à reconnaître le droit de grève, à taxer davantage les plus nantis, à instaurer des plans de sécurité sociale, à fournir à la classe ouvrière des assurances contre les accidents de travail et le chômage, des régimes de retraite, etc. Les revendications démocratiques pour une société plus égalitaire ont progressé grâce au flux et à l’interruption de l’approvisionnement en charbon.

Mais l’utilisation du pétrole comme substitut au charbon a amoindri considérablement le pouvoir des travailleurs dans les pays occidentaux.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, en effet, les gouvernements occidentaux se sont escrimés à affaiblir le pouvoir important et inédit conquis par les travailleurs en mettant en œuvre un nouveau projet d’ingénierie simple mais très astucieux: abandonner le charbon pour le pétrole et le gaz. Dès les années 1940, les concepteurs du Plan Marshall – élaboré, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, par les États-Unis pour aider l’Europe à se redresser économiquement – ont plaidé pour l’instauration d’un système de subventions des importations de pétrole du Moyen-Orient. Objectif: affaiblir à la fois la gauche et les mineurs européens. L’Europe est alors passée du charbon au pétrole.

Photo: Rapson/SPL

Lire la suite dans le numéro de décembre 2013

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