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Environnement

Les glaciers se meurent

03-12-2019

Au centre de la photo, on aperçoit le massif du Vignemale où se situe le glacier d’Ossoue, qui fond à vue d’œil. Photo: Maxime Bilodeau

Sur les toits du monde, les géants des glaces ont la fièvre. À moins d’un virage climatique à 180 degrés, la majorité d’entre eux seront relégués aux oubliettes d’ici quelques décennies.

Ce n’est pas tous les jours qu’on se rend au chevet d’un mourant. Encore moins en bottes de randonnée. En ce début juin, atteindre le massif du Vignemale, lieu de résidence du malportant, est tout sauf une sinécure. Du village français de Gavarnie, on doit s’engager dans une longue vallée glaciaire afin de rejoindre le sentier qui traverse la chaîne des Pyrénées.

La neige est encore bien présente à ce moment-ci de l’année ; il faut d’ailleurs franchir quelques névés par des passages parfois vertigineux. Deux heures (et quelques belles frousses) plus tard, le glacier d’Ossoue, deuxième en importance de la chaîne de montagnes, paraît enfin.

Au premier coup d’œil, le bougre n’a pas si mauvaise mine. Pourtant, ce vestige de la dernière glaciation qui a recouvert l’Europe froide, ensuite pour constater l’ablation, il y a plus de 10 000 ans est condamné par le réchauffement climatique, constate-t-on avec tristesse une fois atteint le refuge de Bayssellance, assis à 2 654 m d’altitude.

« Au début des années 2000, on prévoyait sa disparition d’ici 50 ans, raconte, dans son accent chantant du Sud, Pierre Lafont, qui gère le refuge de mai à octobre. Puis, on a tranquillement commencé à évoquer 2040. La neige en haute altitude demeurait autrefois à l’année et assurait ainsi une protection au glacier. Aujourd’hui, la glace noire qui le compose est apparente dès le milieu de l’été. »

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Signes vitaux

Il existe plusieurs manières de prendre les signes vitaux d’un géant des glaces. La plus fiable est de dresser un bilan de masse annuel. En gros, il faut grimper sur le glacier deux fois par année. D’abord pour mesurer, à partir de carottages, l’accumulation de neige à l’issue de la saison froide, ensuite pour constater l’ablation, c’est-à-dire l’étendue de la fonte estivale, vers la fin septembre. La différence entre l’accumulation et l’ablation permet de statuer si le glacier gagne du terrain ou en perd. Au fil des bilans, des tendances se dessinent.

Quelques jours avant notre passage, l’association pyrénéenne de glaciologie Moraine a justement réalisé les mesures d’accumulation au glacier d’Ossoue, un exercice auquel elle se prête depuis 18 ans. Les nouvelles sont mauvaises : c’est la cinquième fois que le cumul hivernal enregistré est le moins élevé depuis que l’association a commencé ses mesures. Cela place le glacier dans une position vulnérable pour la période d’ablation, souligne le glaciologue Pierre René, fondateur de l’association. « Les quatre mois d’été sont responsables de 70 % du bilan annuel des glaciers. Je ne lis pas dans les boules de cristal, mais on peut dire qu’on part sur des bases fragiles. »

Ossoue est loin d’être le seul glacier mal en point dans les Pyrénées. Plus de la moitié des glaciers comptabilisés en 1984 avaient disparu 30 ans plus tard, indique un rapport publié en 2018 par l’Observatoire pyrénéen du changement climatique. « Ceux qui sont encore là ont vu leur masse et leur superficie diminuer considérablement sous l’effet d’un recul accéléré », insiste la trentaine d’auteurs. Le carnage est manifeste : il ne reste plus qu’une vingtaine de glaciers dans les Pyrénées, un nombre qui fond… comme neige au soleil.

La situation risque peu de s’inverser. Pour qu’un glacier reprenne de la vigueur, deux conditions sont nécessaires : des précipitations neigeuses abondantes en hiver − jusqu’à deux fois supérieures dans le cas du glacier d’Ossoue, estime Pierre René − et du temps pas trop chaud en été. Au bout de 5 à 10 ans, la nouvelle neige se transforme petit à petit en glace. Ces conditions sont loin de pouvoir être réunies : les volumes annuels de précipitations sont à la baisse et les températures moyennes ont augmenté de 1,2 °C entre 1959 et 2010 dans l’ensemble du massif, et elles poursuivent sur leur lancée.

Une hécatombe

À quelques centaines de kilomètres, le même drame se joue en simultané dans les Alpes. Dans une étude parue cette année dans The Cryosphere, des chercheurs suisses ont couplé modèles climatiques, bilans de masse et données satellitaires pour prédire l’évolution des quelque 4 000 glaciers alpins d’ici la fin du siècle. Leurs conclusions donnent froid dans le dos : plus de 9 géants des glaces sur 10 pourraient trépasser si rien n’est fait pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), responsables du réchauffement climatique. Les survivants seraient ceux situés en très haute altitude, au-delà de 4 000 m, comme sur la pointe du mont Blanc.

Le scénario optimiste de cette équipe est à peine plus réjouissant. Même si l’on parvenait à limiter le réchauffement planétaire à 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, les deux tiers des glaciers alpins disparaîtraient. « Dans le meilleur des cas, ce sont surtout les petits glaciers qui vont écoper. Les grands, comme celui d’Aletsch dans le sud de la Suisse, seront toujours là en 2100, mais ils perdront leur front glaciaire en basse altitude », prédit Matthias Huss, coauteur de l’étude et chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich. Dans le pire des scénarios, si la température augmente de quatre à huit degrés d’ici à 2100, le colossal Aletsch pourrait cependant y passer, prévient ce même groupe.

Les rapports traitant de l’avenir des glaciers à l’échelle mondiale arrivent à des conclusions similaires. En septembre dernier, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat prédisait que, selon les scénarios d’émissions élevées, les petits glaciers devraient perdre plus de 80 % de leur masse, et ce, de l’Afrique de l’Est aux régions tropicales des Andes en passant par l’Indonésie et l’Europe. Une autre étude effectuée par l’Union internationale pour la conservation de la nature et sortie en avril dernier conclut que, si les émissions de GES ne diminuent pas, près de la moitié des 19 000 glaciers situés sur des sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco disparaîtront d’ici la fin du siècle. Les ravages seront considérables : les gigantesques glaciers du parc national de Los Glaciares, en Argentine, perdront environ 60 % de leur volume actuel de glace. Au Canada, l’Athabasca, véritable icône des glaces des Rocheuses, ne sera vraisemblablement plus des nôtres. Plus au sud, dans le Montana, le parc national de Glacier devra être renommé : ses 26 glaciers existants ne seront plus que des déserts de gravats. Quelle triste ironie !

Un glacier est vivant lorsque sa glace couvre une superficie de plus de 0,1 km2. En deçà de ce seuil, il est considéré comme cliniquement mort. En Islande, le glacier Okjökull est le premier de ses 400 compagnons à avoir subi ce sort funeste en 2014. Des scientifiques de l’Université Rice, à Houston, ont souligné cette disparition en août 2019 en inaugurant une plaque à la mémoire du défunt, renommé simplement « Ok ». Sur la stèle, on peut lire en anglais et en islandais : « Dans les 200 prochaines années, tous nos glaciers connaîtront le même destin. Ce monument prouve que nous sommes conscients à la fois de la réalité et des mesures à prendre pour inverser le cours des choses. Vous seuls savez si nous avons réussi.» À peine un mois plus tard, c’était au tour des Suisses de rappeler la mémoire du Pizol, un petit glacier situé près de l’Autriche et du Liechtenstein.

Au pied du Vignemale et du glacier d’Ossoue. Photo: Shutterstock

Pas sans conséquence

Les glaciers, tout particulièrement les gros, jouent un rôle majeur dans les écosystèmes et rendent de fiers services aux êtres humains. Les glaciers fondent au moment où les besoins en eau sont les plus criants et ils agissent comme des réservoirs qui équilibrent le régime hydrologique des grands cours d’eau. « Pour l’instant, les glaciers des Alpes réagissent aux épisodes de forte chaleur en fondant plus rapidement, ce qui comble les besoins en eau dans l’ensemble des bassins versants. Mais, au rythme où vont les choses, ce ne sera pas éternel », constate le glaciologue Matthias Huss. Des conséquences sur l’irrigation, la navigation fluviale et même le refroidissement des réacteurs de centrales nucléaires sont à prévoir. Les populations de l’Himalaya et des Andes comptent quant à elles sur cette eau pour subsister.

Le drame ne s’arrête pas là. Dans une étude publiée dans Nature en 2019, Matthias Huss et ses collègues ont chiffré la contribution totale des quelque 200 000 glaciers de montagne à l’élévation du niveau de la mer. Leurs calculs savants indiquent que ceux-ci perdent annuellement 335 milliards de tonnes de glace, ce qui correspond à une augmentation du niveau de la mer de près d’un millimètre par an depuis 1990. La fonte de l’ensemble des glaciers du monde, excluant les inlandsis de l’Antarctique et du Groenland, entraînerait une élévation du niveau de 30 à 40 cm, estiment-ils.

Cela représente un problème majeur pour 75 % de l’humanité, qui vivra à moins de 60 km d’un littoral d’ici 2025, selon des chiffres de l’Unesco de 2012. Pour plusieurs, une élévation des eaux de 50 cm à 2 m, scénario de plus en plus plausible avant la fin du siècle, est synonyme de tragédie.

Des scientifiques montent aux barri- cades afin de porter secours aux glaciers en surchauffe. L’arsenal de mesures de géo-ingénierie qu’ils proposent est pour le moins original et comprend aussi bien de gigantesques bâches anti-rayons UV que de la peinture blanche.

En 2017, des scientifiques néerlandais ont détaillé dans les pages de Climatic Change leur plan pour ralentir la fonte du glacier helvète Morteratsch. Leur idée : recouvrir sa langue glaciaire (environ 1 km2) d’une mince couche de neige artificielle à l’aide de 4 000 canons à neige. Au bout de 20 ans, ce coup de pouce pourrait considérablement ralentir sa fonte de plusieurs centaines de mètres.

Seuls problèmes : le coût, qui se chiffre en millions d’euros par glacier, de même que la faisabilité du projet. « Nous comptons 1 500 glaciers en Suisse; lequel devrions-nous sauver ?» raille Matthias Huss, qui insiste sur le caractère très ciblé de telles mesures − on ne peut raisonnablement pas les appliquer à des chaînes de montagnes entières. « Pour sortir de cette impasse climatique, il faut réduire nos émissions de GES à l’échelle mondiale, c’est la seule solution. »

Dans les Pyrénées, la mort imminente des glaciers aura paradoxalement peu de conséquences environnementales. Ossoue et ses semblables sont de petits glaciers dont l’influence hydrologique est somme toute négligeable. Les montagnards ne comptent pas sur eux pour s’abreuver. Leur identité, en revanche, y reste profondément attachée. « On assiste à la disparition d’un patrimoine naturel caractéristique des Pyrénées et de leur esthétique, déplore Pierre Lafont, du refuge haut perché. Je peux encore montrer ces paysages à ma jeune fille, mais elle ne pourra pas en faire autant avec ses enfants. »

Un glacier est vivant lorsque sa glace couvre une superficie de plus de 0,1 km2. En deçà de ce seuil, il est considéré comme cliniquement mort.

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