Publicité
04-10-2018

Que deviennent les cellulaires obsolètes, les vieux téléviseurs et les enchevêtrements de câbles envoyés au recyclage? En voulant les suivre, nous avons découvert un programme de récupération bien rodé, mais critiqué pour son manque de transparence; des matières toxiques complexes à traiter; un réseau parallèle de recycleurs qui échappe à tout contrôle; et des exportations illégales. Tout un écosystème nourri par notre surconsommation.

Chapitre 1 – Un jeune programme de recyclage

J’ai reçu un texto de mon fournisseur de téléphonie cellulaire. « Mélissa, nous avons une excellente offre pour des clients fidèles comme vous ! Pour une durée limitée, obtenez l’incroyable iPhone 7 32 Go à 0 $ dans le cadre de certains forfaits… » Tentant, d’autant plus que je lis ce message sur mon écran craquelé.

Si j’opte pour un nouvel appareil, il me faudra bien recycler l’ancien. Et les trois autres téléphones cellulaires qui traînent dans une armoire depuis belle lurette d’ailleurs. Et leurs câbles. Et mes vieilles clés USB. Et ma caméra numérique brisée depuis 2010. Et cette chaîne stéréo de 1980 dont je n’arrive pas à me départir…

Comme moi, deux Québécois sur trois accumulent les appareils électroniques obsolètes en attendant de faire le grand ménage ou par manque de temps. Pourtant, depuis 2012, le Québec s’est doté d’un système de recyclage des déchets électroniques qui facilite l’exercice.

Par le truchement d’un règlement provincial, un programme de « responsabilité élargie des producteurs » oblige les manufacturiers et les détaillants d’appareils électroniques à veiller au recyclage des produits en fin de vie. Ces entreprises (sauf Vidéotron et Bell, qui ont conçu leurs propres structures) ont refilé la facture du programme aux consommateurs par l’entremise des « écofrais » imposés à chaque nouvel achat.

Pour une télé de 46 pouces, ils représentent 24 $ ; pour un cellulaire, 0,07 $. Ces sommes − un total de 16,5 millions de dollars en 2017 − sont versées à l’Association pour le recyclage des produits électroniques du Québec (ARPE), créée par l’industrie. L’ARPE coordonne la collecte des appareils dans 960 points de dépôt (écocentres et magasins Bureau en gros par exemple) et les envoie aux 25 recycleurs agréés par son bureau de la qualification des recycleurs.

Avant 2012, diverses organisations recyclaient les composants les plus demandés. Mais le reste des matières finissait peut-être à la poubelle, car il n’existait pas de mécanismes de surveillance.

« Tout à coup, les écofrais ont permis de couvrir le recyclage de ces matières qui n’ont pas de valeur et de s’assurer que tout est fait dans le respect des plus hautes normes, raconte Marie-Caroline Bourg, ingénieure en matériaux et cofondatrice de la boîte de génie-conseil EnviroRcube, qui a participé à la certification de cinq centres de tri. Ça a nivelé les pratiques vers le haut, pour la protection de l’environnement et des travailleurs. »

Mais comme toutes les personnes à qui l’on a parlé dans le cadre de ce reportage, elle indique que des problèmes demeurent, dont la question de la transparence. Le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets n’hésite pas à dire qu’il s’agit de la catégorie de déchets dont la gestion est la plus opaque.

À l’heure actuelle, personne ne connaît le taux exact de récupération des déchets électroniques au Québec. L’accès aux données (nombre d’appareils vendus dans les magasins et d’appareils remis en état ou recyclés au cours d’une année) est limité à Recyc-Québec. Jusqu’à ce jour, la société d’État n’a publié que les taux de récupération pour l’année 2015. Et encore, le tableau est incomplet, car les taux pour les cellulaires, les tablettes et les ordinateurs portables ne sont pas publics, pour « préserver la confidentialité des données appartenant aux entreprises », selon Recyc-Québec.

« On a un système payé entièrement par le consommateur − pas un sou n’est versé par l’industrie des produits électroniques−, on devrait avoir le droit de savoir quels sont les taux de récupération. Il y a moyen de protéger la confidentialité industrielle, avec des données agrégées, tout en nous assurant que nos objectifs sont atteints en tant que société », juge Marie-Caroline Bourg, qui s’est penchée sur le sujet avec d’autres professionnels du Réseau Environnement dans un mémoire de 2014.

Ce n’est pas si simple, rétorque la directrice générale de l’ARPE, Dominique Levesque, rencontrée dans les bureaux de l’organisation à Brossard. Vidéotron et Bell « ne veulent pas que l’on connaisse leurs taux de récupération. Si Recyc-Québec publie ces chiffres, on peut faire des calculs renversés » et découvrir à combien se chiffrent leurs ventes annuelles.

Mme Levesque pense qu’il est plus important d’élargir l’éventail des produits recyclables, qui se limite pour le moment aux appareils électroniques, comme les ordinateurs, les liseuses et les cellulaires, et exclut les appareils électriques, comme les perceuses et les frigos. «En Colombie- Britannique, tout ce qui se branche ou qui a une pile est visé par le programme de recyclage de la province.»

Considérant que les Canadiens produisent individuellement environ 20,4 kilos de déchets électriques et électroniques par année, le compte est de 170000 tonnes annuellement pour la population du Québec. En six ans, seulement 100000 tonnes ont été traitées dans le cadre du programme, soit 10% ; il y a loin de la coupe aux lèvres.

Le consommateur qui accumule les vieilleries comme moi n’est également pas étranger au phénomène. Pire, plusieurs jettent carrément leurs appareils électroniques usagés, un geste qui n’est pas illégal au Québec, contrairement à l’État de New York par exemple.

Mais nous sommes à l’image du reste de la planète, puisque, selon l’Université des Nations unies, seulement 20 % des appareils sont recyclés à l’échelle mondiale.

Chapitre 2 – Visite chez les recycleurs officiels

Au bout d’une courte rue industrielle de Salaberry-de- Valleyfield, je vois poindre les installations d’eCycle Solutions, un recycleur certifié par l’ARPE. Le directeur du développement des affaires pour le Québec et l’Atlantique, Marc Brunette, m’ouvre grand sa porte. On pourrait même parler de six portes, celles qui, au bout de l’usine, laissent passer les cargaisons de matériel électronique des Québécois.

Le long d’une chaîne de production où s’activent quelques employés au son d’une chanson des Cowboys fringants, d’immenses boîtes en carton s’alignent. Mon hôte se penche sur l’une d’elles, pleine de tablettes et de téléphones cellulaires. « Ça, c’est un chiard à recycler », lance-t-il en songeant sans doute à la ribambelle de minuscules pièces qui constituent ces appareils.

Il faut savoir que les recycleurs sont surtout des « désassembleurs »… et des « répartiteurs » en chef. « On s’appelle “recycleurs”, mais en fin de compte personne au Canada ne complète tout le processus jusqu’à pouvoir réutiliser la matière. On est des “défabricants” ! Mais on n’a rien d’une cour à scrap. Toute notre procédure est documentée. » Résultat : 98 % des matières qui passent ici serviront, à terme, à la fabrication d’autres produits.

Le niveau de « défabrication » varie selon l’appareil. Les ordinateurs portables sont ainsi démontés manuellement jusqu’à de très petits composants faits de métaux précieux. Les différents recycleurs les expédient vers des fonderies, dont la Fonderie Horne, à Rouyn-Noranda, ou d’autres, aux États-Unis et au Japon notamment, qui partagent les revenus avec les recycleurs. On dit d’ailleurs souvent que les centres de recyclage de déchets électroniques s’apparentent à des gisements : la concentration de cuivre ou d’or, par exemple, y est plus élevée que dans les mines.

Les pièces en plastique, comme les boîtiers, sont mises en ballots et envoyées principalement à des fonderies de plastique en Asie. « Il y a des compagnies au Québec et aux États-Unis qui en prennent certains ; quand c’est possible, on leur en envoie », indique Marc Brunette. Rares sont les entreprises d’ici qui réutilisent les plastiques usagés dans leurs propres produits.

Les appareils électroniques qui ont peu de valeur, comme les imprimantes et les consoles de jeux vidéos, sont passés entiers dans une déchiqueteuse, un type d’appareil qu’aucun établissement québécois ne possède à notre connaissance – eCycle Solutions intervient à cette étape dans une usine sœur à Toronto. Cette immense machine taille en morceaux les appareils et trie ensuite les différentes matières grâce à des champs magnétiques et à des séparateurs optiques. Le résultat de ce déchiquetage est moins pur que par désassemblage manuel, mais trouve sa place dans les fonderies de plastique et de métaux.

Photo: Nik Mirus

Ce sont essentiellement les mêmes pratiques que me décrit Bruce Hartley, vice-président au développement des affaires chez GEEP, à Laval, une autre entreprise certifiée par l’ARPE qui démantèle aussi toutes sortes d’équipements sous mes yeux. À l’entrée, la machine distributrice qui propose gratuitement des masques, des lunettes et des gants aux travailleurs plutôt que des barres de chocolat rappelle que les appareils électroniques ne sont pas inoffensifs pour la santé (voir l’encadré complètement au bas de cette page). Les équipements personnels de protection sont obligatoires ici, tout comme chez eCycle Solutions.

Un exemple de produit dangereux ? Les écrans cathodiques. Ils contiennent deux types de verre, dont l’un est contaminé au plomb, une concentration qui peut aller jusqu’à 80 %. Une fois dépouillés de leur coquille, ils parviennent sur un tapis roulant dans une pièce isolée où des employés en salopette orange séparent les deux types de verre et retirent le métal à l’intérieur du tube cathodique. Le verre plombé doit être traité par une entreprise spécialisée, qui facture des frais.

Autre matériel délicat : les écrans à cristaux liquides et leurs tubes fluorescents contenant du mercure. Ils partent également vers une entreprise spécialisée. « C’est pour cette raison que les écofrais sont plus élevés pour une télévision que pour un cellulaire ou un ordinateur », explique Bruce Hartley, qui travaille dans le secteur depuis 20 ans.

Pour en revenir à mon téléphone cellulaire, si je choisis de le changer, il ne finira peut-être pas au rayon du recyclage de l’usine. Puisqu’il est encore fonctionnel, il pourrait être remis à neuf dans la section sous haute sécurité où sont effacées toutes les données et vendu dans la boutique de GEEP. Puisque ce recycleur reçoit beaucoup de matériel issu de diverses organisations et entreprises, qui achètent souvent des appareils haut de gamme, Bruce Hartley aime dire que sa boutique propose l’équivalent de « Mercedes d’occasion » !

Quand tout le travail de remise en état, de démontage et d’envoi est terminé, « on doit fournir toutes nos données à l’ARPE, pour qu’elle s’assure qu’on expédie toujours la matière dans une usine certifiée », mentionne-t-il. Les audits sont réguliers, tant du côté du Bureau de la qualification des recycleurs que de la norme internationale R2, obligatoire depuis 2017 pour obtenir des contrats du programme québécois de recyclage.

Des mécanismes de surveillance auxquels échappent toutefois les entreprises non certifiées par l’ARPE…

La santé des recycleurs est-elle à risque?

Les métaux lourds contenus dans les appareils électroniques peuvent, s’ils sont présents en trop forte concentration, entraîner des problèmes respiratoires, rénaux ou neurologiques, toucher le système reproducteur ou même causer des cancers. D’autres composés, comme les poudres luminescentes de téléviseurs et des ignifuges empêchant les appareils de s’enflammer, sont susceptibles d’avoir un effet sur la santé des employés
qui les manipulent.

Des chercheurs ont entrepris une première étude québécoise sur le sujet chez six recycleurs certifiés et non certifiés par l’ARPE. Ils ont échantillonné l’air et les surfaces de travail des ateliers et effectué des prélèvements de sang et d’urine chez des travailleurs à la recherche de métaux lourds et d’ignifuges. Ils se sont aussi intéressés à leur système hormonal à la recherche de débalancements.

« On sait que plusieurs ignifuges et métaux sont associés à des effets endocriniens chez les animaux, in vitro et chez les foetus, mais chez l’adulte, les résultats des études sont mitigés », explique Sabrina Gravel, coordonnatrice du champ de recherche Prévention des risques chimiques et biologiques à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail et doctorante en toxicologie à l’Université de Montréal. Les résultats devraient être connus dans les prochains mois.

La chercheuse et ses collègues travaillent en collaboration avec d’autres scientifiques dans le monde qui se penchent sur le sujet, dont Diana Ceballos, de l’École de santé publique de l’Université Harvard. Mme Ceballos a mesuré l’exposition des travailleurs aux métaux lourds dans trois usines de recyclage américaines et 8% des échantillons biologiques présentaient un taux inquiétant de plomb. « Ce sont souvent des entreprises qui se sont retrouvées dans l’industrie des déchets dangereux sans vraiment s’en rendre compte », remarque la professeure.

Ces travaux arrivent à point. « C’est encore un nouveau type d’entreprise, alors il n’est pas trop tard pour intervenir » si le besoin se présente, estime Sabrina Gravel.

Chapitre 3 – Le réseau parallèle du recyclage

Au fil des arrivées des cargaisons de matières à récupérer, les recycleurs autorisés pas l’ARPE observent un phénomène étrange: ils traitent plus d’écrans que de tours d’ordinateur. Comme s’il y avait une fuite.

Celle-ci existe bel et bien. Un recycleur non certifié désirant rester anonyme, appelons-le Roger, nous a expliqué comment il recycle « de façon écologique », en dehors de la surveillance de l’ARPE. Il démantèle les ordinateurs de ses clients commerciaux et revend les composants principalement à des courtiers américains ou canadiens, tout comme les cellulaires entiers.

Quant à la coquille des ordinateurs, aux imprimantes et aux moniteurs, il s’en remet… à un point de dépôt de l’ARPE ! « Quand j’ai 10 boîtes pleines, j’appelle mon contact du point de dépôt. Il vient chercher les boîtes et m’en donne d’autres. Je paie le transport. » Évidemment, l’ARPE ne cautionne pas ce type d’échange et nous a signalé qu’elle inspecte les points de dépôt partenaires pour ne pas hériter d’appareils dits « cannibalisés ».

Un autre recycleur non certifié, que nous nommerons Jim, procède de la même manière avec les téléviseurs.

Photo: Nik Mirus

Roger et Jim font partie d’une centaine de recycleurs parallèles actifs au Québec, selon une évaluation de l’ARPE, qui dénonce leurs pratiques. « Ils n’ont pas de comptes à rendre », souligne Dominique Levesque.

Ce réseau mine le rendement du programme officiel de recyclage, qui devait atteindre certaines cibles à partir de 2015, faute de quoi des amendes allaient devoir être versées au Fonds vert. Mais le gouvernement du Québec a décidé de reporter l’échéancier à 2020.

En collaboration avec Recyc-Québec, le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec étudie le phénomène et cherche des solutions, nous ont indiqué les deux partenaires.

N’en déplaise à l’ARPE, Roger est convaincu que ses clients recyclent davantage grâce à son service rapide et gratuit, peu importe le volume à récupérer. Car, rappelons-le, il serait facile pour ces entreprises d’envoyer leurs appareils au dépotoir.

Pourquoi Roger et Jim ne se soumettent-ils pas à la certification de l’ARPE ? Le premier n’en a pas les moyens. « Pour répondre à tous les critères, ça me coûterait 60 000 $ et ça ne m’assurerait pas d’avoir du travail. Il faut être un gros joueur ou un organisme sans but lucratif, subventionné, pour être capable de le faire. » Il était là avant l’ARPE, pas question pour lui de se laisser mourir.

Jim, lui, n’a simplement « pas envie d’être géré par une grosse organisation ». « Je fais mes trucs en bonne et due forme ; je suis la législation relative à l’environnement. Mes clients − des villes et des multinationales − sont extrêmement satisfaits de mon service. Si, un jour, je commence à perdre des clients parce que je ne fais pas partie de l’ARPE, je vais me tourner vers la certification. »

Chapitre 4 – Encore des exportations illégales?

Entre juin 2017 et mars 2018, l’inspection, au port de Montréal, de 65 conteneurs suspects a révélé 14 cargaisons frauduleuses de déchets électroniques de toutes sortes, entiers ou en pièces, considérés comme dangereux. Décrites comme des chargements de ferraille, de moteurs ou d’ordinateurs en bon état, elles s’apprêtaient à filer vers le Pakistan, les Émirats arabes unis, Hong Kong et la Chine.

Au Canada, l’exportation de tels déchets est interdite, surtout pour éviter de contaminer l’environnement des pays en développement, où la gestion de ces matières est généralement moins encadrée. Mais de toute évidence, des entreprises tentent encore le coup, pour économiser quelques dollars ou par ignorance, nul ne le sait.

Ce phénomène préoccupe-t-il Environnement et Changement climatique Canada ? « On a des projets en route pour étudier la question, mais on a beaucoup d’autres règlements à faire appliquer. On se concentre donc sur ce qui sera le plus bénéfique pour les Canadiens et l’environnement », admet Karina Kessaris, à la tête pour le Québec de la Direction générale de l’application de la loi du ministère.

Dans le cas qui nous préoccupe, aucune des compagnies prises en flagrant délit n’est certifiée par l’ARPE (le ministère nous a demandé de ne pas publier leurs noms, puisqu’il n’y a pas eu de poursuites judiciaires). Il n’a toutefois pas été possible de confirmer que ces entreprises ne traitaient pas avec les recycleurs certifiés, puisque l’ARPE ne partage pas la liste de ses fournisseurs approuvés, une information concurrentielle.

La punition pour les entreprises pincées ? Un avis écrit pour la plupart, qui en étaient à leur première infraction. « Jusqu’à l’été dernier, c’était notre seul outil, avec les actions en justice pour les cas plus graves, indique Karina Kessaris. On peut maintenant imposer des sanctions pécuniaires », de 2 000 $ à 8 000 $.

Pour mieux traquer les recycleurs fautifs, l’organisation américaine Basel Action Network (BAN) a procédé à une opération d’ « espionnage » en 2017. Elle a confié 42 imprimantes et écrans cathodiques ou à cristaux liquides non fonctionnels à des entreprises de recyclage canadiennes soupçonnées d’exportation illégale après y avoir caché un système de localisation GPS. Au total, 5 appareils ont abouti à l’étranger, dont un qui avait été confié à un recycleur non certifié de la ville de Québec, selon le rapport que nous avons obtenu en juillet dernier. En raison d’un embargo, nous n’avons pas été en mesure de recueillir la version des faits de ces entreprises.

Il s’agissait d’un premier exercice en sol canadien pour le BAN, qui a fait équipe avec le Senseable City Laboratory du Massachusetts Institute of Technology pour mettre au point les trackers. En 2016, 205 systèmes GPS circulant aux États-Unis avaient révélé un taux d’exportation vers les pays en développement de 31 %.

Des joueurs de bonne réputation avaient alors été démasqués, comme Dell, ainsi que des recycleurs certifiés R2 et un recycleur de Seattle que le BAN encensait depuis des années pour ses bonnes pratiques. « Nous avons été choqués par ce dernier cas, car nous en avions fait un héros dans les médias, raconte le directeur général du BAN, Jim Puckett. L’entreprise n’a pas eu le choix d’admettre sa faute : le GPS nous a conduits dans une usine à Hong Kong et son nom était écrit sur la boîte [Total Reclaim]. Nous avons réalisé qu’il est très facile de tricher lors d’un audit », car l’entreprise détenait la certification e-Stewards… créée par le BAN !

Le phénomène semble moins répandu au Canada, quoique le petit nombre de GPS ne permette pas d’établir des statistiques fiables. « Nos échantillons sont petits parce que les dispositifs de repérage coûtent cher, mais au moins, on suit les équipements en temps réel. Les études scientifiques sur le sujet se fient aux sondages menés auprès des recycleurs ou encore extrapolent à partir des données sur les batteries de voiture. Ce n’est pas de la bonne science », argue-t-il.

Photo: Nik Mirus

Au-delà des exportations décriées par les organismes comme le BAN, Josh Lepawsky, géographe à l’Université Memorial, à Terre-Neuve, remarque des pratiques étonnantes, comme des envois d’appareils vers les pays en développement… pour leur réparation. Et des déchets sont expédiés du Sud vers le Nord ! « Comme pour tout véritable enjeu éthique, tout n’est pas blanc ou noir. On est dans le très gris », estime celui qui a publié récemment Reassembling Rubbish: Worlding Electronic Waste aux MIT Press.

Plutôt que de se focaliser uniquement sur les exportations, Josh Lepawsky propose de s’intéresser aux rebuts produits lors de l’extraction des ressources et de la fabrication des appareils. « La plus grande production de déchets survient avant même qu’on possède notre nouveau téléphone. Même si tous les interdits étaient respectés, ça ne règlerait pas ce problème. »

Il faut que les États se donnent des moyens de forcer l’industrie des produits électroniques à prolonger la durée de vie des composants, à faciliter leur réparation et leur recyclage et à réduire leur toxicité, selon le professeur, qui cite en exemple la Directive européenne RoHS– pour Restriction of Hazardous Substances.

C’était justement le but du programme québécois de recyclage et de versions similaires implantées ailleurs au Canada et dans le monde : stimuler l’écoconception en responsabilisant l’industrie jusqu’à la fin de vie des produits. « Mais en faisant supporter le coût du recyclage par les consommateurs plutôt que par l’industrie, à travers les écofrais, le projet a échoué, selon Josh Lepawsky. Pour que les pratiques changent, il faudrait que les manufacturiers et les détaillants aient à payer le recyclage avec leurs profits, sans pouvoir hausser leurs prix pour couvrir les frais. Pour le moment, on a créé un modèle étrange de gouvernance privée dans lequel l’argent du public est absorbé sans réel contrôle démocratique. » L’Ontario prévoit transformer son système en ce sens en 2020, même si peu de détails sont encore connus.

En attendant, que peut-on faire comme consommateurs ? « Continuez à utiliser le téléphone que vous avez déjà aussi longtemps que possible », dit Josh Lepawsky.

Bon, d’accord, je vais m’accrocher à mon vieux cellulaire et faire réparer l’écran. Quand il sera bel et bien mort, j’opterai pour une « Mercedes d’occasion », promis.

Photo du haut: Nik Mirus

Des techniques plus efficaces pour traiter les circuits imprimés

  • Un doctorant de Polytechnique Montréal, Mohamed Khalil, finalise un procédé usant de la pyrolyse par micro-ondes pour récupérer les métaux précieux dans leur forme la plus pure et pour transformer le plastique en huile pour l’industrie pétrochimique. Il a fondé Pyrocycle.
  • La compagnie Composite Recycling et des chercheurs irlandais et allemands mettent au point un procédé en vue de récupérer de façon plus efficace les métaux par l’utilisation de sels fondus pour le transfert thermique dans un réacteur à basse température
  • Une équipe de l’Université de la Colombie-Britannique utilise la séparation par gravité pour récupérer la fibre de verre et la résine époxy, deux matières qui sont présentement incinérées ou enfouies. La fibre de verre peut alors être employée dans la construction et l’isolation.

Publicité

À lire aussi

Environnement

Réchauffement climatique: les eaux côtières du Groenland moins salées

La fonte de la calotte glaciaire diminue la concentration en sel des eaux côtières du Groenland.
Martine Letarte 17-10-2017
Environnement

Lac-Mégantic, après l’enfer

C’est la plus grave catastrophe écologique que le Québec ait connue. Il lui faudra des décennies pour s’en remettre. Québec Science fait le bilan de l'impact environnemental.
Marine Corniou 19-09-2013
Environnement

Héritage indésirable dans le secteur de l’autoroute Bonaventure

Le grand ménage des eaux souterraines contaminées dans le secteur de l'autoroute Bonaventure, à Montréal, a débuté il y a quelques mois. Une visite s'imposait.
Alice Mariette 25-05-2018