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Environnement

Un pari Dakar-Djibouti

29-11-2013

Vue satellite du Sahara

On l’appelle la Grande muraille verte. Elle va traverser l’Afrique de part en part, tout en faisant barrière à la désertification. Un projet écologique gigantesque qui mobilise 11 pays, des centaines de chercheurs et des milliers de paysans. Au Tchad, on est déjà à l’œuvre pour l’ériger.

Assis sous un dattier, l’un des rares arbres de son village, Kedela Mohamat Nour Idriss fixe l’horizon où s’élèvent des dunes de sable. Le chef du village de Badianga, dans le Sahel tchadien, à 350 km au nord de la capitale N’Djamena, est inquiet pour l’avenir. Autrefois, son père cultivait du maïs et du mil. Aujourd’hui, les terres de Badianga sont devenues arides et la population ne doit sa subsistance qu’à une petite section du village qui se trouve à l’abri du vent. Mais là aussi, l’ensablement menace les cultures.

Stopper la désertification est devenu un enjeu de survie, à Badianga comme dans de nombreux villages d’Afrique sahélienne, où environ 2 millions d’hectares de forêt sont perdus chaque année, surtout à cause du surpâturage et de la surexploitation du bois. Sans barrière naturelle pour freiner sa course, le désert, poussé par le vent, ne cesse de gagner du terrain.

En 2005, à l’instigation de l’ancien président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, l’Afrique a convenu de lancer une initiative écologique d’une ampleur inégalée: dresser un mur vert de 15 km de largeur en plantant des arbres depuis Dakar jusqu’à Djibouti, à travers la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Nigéria, le Tchad, le Soudan, l’Érythrée et l’Éthiopie. Ce mur vert devrait s’étirer sur 7 000 km. Objectif: bloquer l’avancée du désert.

À lui seul, le Tchad s’est engagé à boiser une surface de 3 millions d’hectares, longue de 2 000 km. Le chef Kedela a mobilisé les habitants de Badianga pour mettre l’épaule à la roue et réhabiliter un terrain de 10 ha.

En septembre dernier, des hommes et des femmes étaient au travail, tandis qu’un vent de mousson soufflait sur le village du Sahel. Les uns creusaient des trous pour y enfoncer des pieux, d’autres ramenaient des branches de dattier en vue d’ériger les palissades qui protégeront les jeunes arbres des assauts du sable.

Une fois cette étape complétée, toute la communauté de Badianga se met à la plantation. Mais quelles essences choisir? Pour savoir lesquelles sont les plus appropriées aux rigueurs sahéliennes, on a mené des recherches agronomiques. La première manche dans la bataille contre la désertification s’est jouée dans les pépinières.

L’une d’elles se trouve à Fouo, non loin de Badianga. L’ingénieure Nassar Zougoulou Yena, 38 ans, y surveille l’arrosage de plants étalés sur de multiples rangées. Il y a neuf mois, elle a laissé sa famille en ville et déménagé ses pénates en plein Sahel pour aller combattre la désertification. C’est elle qui coordonne les activités de boisement de la région. «Je m’occupe aussi d’une seconde pépinière, située à Barrah, non loin d’ici», explique l’ingénieure. Sur les deux sites, quelque 150 ouvriers sous sa supervision bichonnent patiemment de jeunes végétaux pour les mener jusqu’à l’étape de la transplantation.

L’objectif commun des deux pépinières est de produire cette année un million de plants. Cela permettra de couvrir environ 200 ha. Modeste ambition? On en est encore à l’expérimentation.

Jusqu’ici, quatre espèces ont été considérées comme les mieux adaptées au climat et aux sols de cette région du Tchad: le Balanites ægyptiaca (dattier du désert), l’Acacia senegal (aussi appelé gommier blanc), l’Acacia raddiana et le Prosopice juliflora. Ces arbres peuvent pousser dans le sable et n’ont besoin que de très peu d’eau. Mieux, certaines espèces peuvent servir à l’alimentation des gens ou du bétail, aux soins de santé ou au commerce. Le Balanites produit des fruits; l’Accacia senegal, de la gomme arabique.

L’espèce Acacia raddiana exige une approche particulière pour se reproduire. Ses graines sont bouillies à une température de 100ºC, puis semées après refroidissement. «Son tégument est très dur, il faut donc ramollir les graines en les trempant dans l’eau chaude», explique Abdoulaye Mahamat Oumar, un ingénieur en foresterie qui agit comme directeur technique et scientifique de l’Agence nationale de la Grande muraille verte (ANGMV), l’organisation créée pour coordonner le projet au Tchad. «Nous avons commencé à semer dans les pots en avril; trois mois après, les plants atteignaient entre 40 cm et 80 cm de hauteur; ils étaient alors prêts à être mis en terre», se réjouit l’ingénieur.

Les premiers essais sur le terrain sont encourageants. Pour stabiliser le sable, Abdoulaye Mahamat Oumar a décidé de planter d’abord le Prosopice juliflora, car il se fixe plus facilement dans le sol que les autres essences. En outre, il croît plus vite.

À Fouo et à Barrah, l’Agence a déjà clôturé plus de 100 ha boisés. Elle a aussi attribué des terres aux villageois. En effet, sur chaque site, dans le but de lutter contre la pauvreté, un hectare est réservé à la culture maraîchère. L’activité est confiée à des groupes de femmes. Là aussi, on doit construire des palissades afin de contrer le vent et d’empêcher l’ensablement, explique Abdoulaye Mahamat Oumar. Les palissades protègent aussi les plants contre les animaux d’élevage qui, pendant la saison sèche, dévorent tout ce qui est vert.

Bien sûr, cette végétation a besoin d’eau. D’où l’urgence d’effectuer des forages pour atteindre la nappe phréatique, située à une profondeur variant entre 45 m et 75 m. Un forage coûte au minimum 17 000 $. Une dépense énorme dans ce coin du monde. Et chaque site a besoin d’au moins deux forages, plus des cuves et des bassins de rétention.

C’est justement le manque d’eau qui inquiète Kedela, le chef du village de Badianga. Chez lui, les travaux de plantation sont moins avancés qu’à Fouo ou à Barrah mais, déjà, il craint que les puits traditionnels du wadi, que se partagent les hommes et les bêtes, ne suffisent pas à arroser les plantes. Il plaide auprès de l’ANGMV pour que l’on fasse de nouveaux forages.

L’initiative de la Grande muraille verte nécessite des ressources colossales. On estime que 600 millions de dollars seraient nécessaires sur 10 ans pour réaliser le projet, d’un bout à l’autre du continent. Les États africains concernés par le projet n’arrivent pas à faire face seuls à ces coûts. Le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) a promis une aide de 119 millions de dollars aux pays de la Grande muraille. Une allocation de 6,6 millions de dollars à 23 millions de dollars sera attribuée à chacun des 11 pays.

«Avec le budget actuel du Tchad, il est encore difficile de réaliser tout le programme, c’est-à-dire produire les semen­ces, former les gens, planter les arbres, creuser les puits, cultiver la terre et offrir de l’eau potable à la population, déplore Ramadji Ngangtar Alexis, chef de service administratif et financier à l’ANGMV. C’est pourquoi, au Tchad, nous avons choisi de commencer en priorisant deux régions.»

Le Sénégal, l’un des premiers pays à se lancer dans l’aventure de la Grande muraille verte, a mis en terre 9,4 millions de plants produits en pépinière, couvrant 22 372 ha,  entre 2008 et 2011. Le taux moyen de réussite est de 70%. Des jardins polyvalents s’organisent dans les villages situés en bordure de la Grande muraille. Ils couvrent 32 ha et 692 femmes y travaillent à la production maraîchère et fruitière.

L’Observatoire hommes-milieux international (OHM-I), créé par l’Institut écologie et environnement du CNRS français, accueille maintenant au Sénégal des botanistes, des spécialistes en écologie végétale, des médecins, des pathologistes, des anthropologues, des politologues et des géographes pour documenter les retombées de la Grande muraille.

C’est ainsi qu’au village de Widou-Thiengoli, au nord du Sénégal, des équipes françaises et sénégalaises étudient sur le terrain l’adaptation des espèces végétales et l’écologie microbienne, en plus d’observer la dynamique des systèmes sociaux. Comment le boisement va-t-il influencer le niveau de vie des populations, leur alimen­tation, leurs pathologies? «Nous sommes aussi là pour anticiper des effets qui n’ont pas forcément été envisagés», explique l’anthropo­biologiste français Gilles Boëtsch, directeur de l’OMH-I au Sénégal.

Durables, les efforts déployés pour réaliser la Grande muraille verte? Le chef Kedela Mohamat Nour Idriss le souhaite pour ses petits-enfants. Il a de bonnes raisons d’espérer. Les chercheurs constatent déjà un taux de survie des pousses d’environ 75% dans sa région. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la Grande muraille est en train de prendre racine.

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